Ordre des infirmières et infirmiers du Québec
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Une tradition de dévouement
Toujours à la tâche
Prodigues de leur savoir
Des figures de proue
L'autre révolution

Les communautés religieuses hospitalières

Les communautés religieuses hospitalières occupent une place à part dans l'histoire des soins de santé au Québec. Depuis l'arrivée des premières d'entre elles - des Augustines venues fonder l'Hôtel-Dieu de Québec en 1639 - jusqu'à l'adoption de lois consacrant la primauté de l'État dans le champ de la santé, au début des années 1960, elles y ont bâti un vaste réseau d'hôpitaux et formé des générations d'infirmières.

Jusqu'aux années 1960, les communautés religieuses sont omniprésentes dans les services de santé du Québec. En 1853, on compte environ 150 religieuses chargées des soins aux malades ; en 1969, elles sont plus de 5000. Au tournant des années 1960, les communautés possèdent 105 hôpitaux, totalisant près de 60 % des 60 000 lits de la province.

Une tradition de dévouement

 
  La salle Sainte-Thérèse de l'Hôtel Dieu de Montréal en 1944

Les premières communautés religieuses hospitalières débarquent en Nouvelle-France trente ans après à peine après la fondation de la colonie. Par la suite, elles font beaucoup plus qu'affirmer leur présence dans le champ de la santé et des soins aux plus démunis de la société : elles portent littéralement cette responsabilité à bout de bras durant trois siècles.

Leur rayonnement s'étend davantage à compter du siècle dernier. Dans son histoire de l'évolution de la profession d'infirmière1, André Petitat qualifie même cette vigoureuse expansion de «floraison congréganiste». En l'espace d'un demi-siècle, de 1850 à 1900, l'effectif des communautés religieuses décuple, suivant ainsi la tendance observée dans les autres pays catholiques en voie d'industrialisation. Poursuivant sur cette lancée, les religieuses2 demeurent la figure dominante des services de santé jusqu'à la Révolution tranquille.

Toujours à la tâche

Elles ne se contentent pas de construire un impressionnant réseau d'hôpitaux - plus d'une centaine au Québec et des dizaines d'autres dans l'Ouest canadien, aux États-Unis et ailleurs dans le monde -, elles y font tout, ou presque. On trouve des religieuses au chevet des malades, à la pharmacie (les soeurs pharmaciennes préparent une grande partie des médicaments), à l'accueil, à la cuisine, à la buanderie. Soeur Béatrice Hébert, une Hospitalière de Saint-Joseph entrée en religion en 1921, un an après la fondation de l'AGMEPQ3, raconte avec verve, en émaillant ses propos d'anecdotes, une existence consacrée aux soins infirmiers dans un hôpital administré par des religieuses : «Mes aînées m'édifiaient de plus en plus. Je les voyais non seulement soigner les malades avec dévouement et sollicitude, mais encore se livrer à toutes sortes de travaux susceptibles d'accroître leur bien-être. Ainsi les ai-je vues rembourrer les matelas plus ou moins affaissés par l'usage, couper et coudre les vêtements de nuit destinés aux malades4». La journée d'une Hospitalière commençait alors à 5 heures pour ne se terminer qu'à 21 heures. Trois de ces seize heures étaient consacrées à la prière, de neuf à dix aux soins des malades ou «aux occupations fixées par l'obédience reçue». Et ce, sept jours sur sept, toute l'année durant. Jusqu'en 1947, relate soeur Hébert, les Hospitalières ne prendront jamais de vacances. Elles n'en ont tout simplement pas le temps !

 
  Une salle d'opération de l'Hôpital Notre-Dame en 1929.

En effet, toutes les communautés de religieuses hospitalières sont alors confrontées au même constat : elles ne suffisent plus à la tâche. L'hôpital tend de plus en plus à devenir la cheville ouvrière du système de santé et le mouvement va s'accélérer après la Seconde Guerre mondiale. D'abord destinées à la formation des religieuses, les écoles d'infirmières des hôpitaux vont recevoir des laïques à compter de 1899. L'Hôpital Notre-Dame amorce le mouvement, suivi de l'Hôtel-Dieu de Montréal en 1901, de l'hôpital Sainte-Justine et de l'Hôpital Saint-Joseph de Trois-Rivières en 1907, ainsi que de l'Hôpital de la Miséricorde en 1908. À la naissance de l'AGMEPQ, une douzaine d'écoles dirigées par des religieuses admettent des laïques. Les premières diplômées laïques travaillent surtout en service privé. Elles prennent ensuite progressivement la relève des religieuses infirmières dans les centres hospitaliers, où elles finiront par occuper la majorité des postes de soignantes, probablement autour de 1930 selon André Petitat. Les communautés conservent toutefois les postes stratégiques, tels que la gestion de l'hôpital, l'enseignement ou la direction des soins infirmiers, pendant encore trois décennies.

Prodigues de leur savoir

Ces bâtisseuses de la première heure sont aussi des éducatrices prodigues de leur savoir. Jusqu'à ce que les cégeps se voient confier la formation des infirmières, en 1967, les religieuses hospitalières accueillent sous leur toit, forment et supervisent les aspirantes au titre d'infirmière. N'entre pas qui veut dans ces écoles. Les responsables de l'admission sélectionnent les candidates selon des critères bien précis, dont la scolarité, l'état de santé et l'excellence de la réputation. Après avoir réussi cette première étape, les personnes retenues doivent encore franchir celle de «probaniste», ainsi que l'on appelle les débutantes dont on évalue, durant une période de trois mois, les aptitudes à poursuivre des études et à exercer la profession.

Si elles réussissent avec succès ce test crucial, elles sont ensuite autorisées à porter le voile d'infirmière et à arborer l'insigne des étudiantes de première année. «Loin de faire miroiter la profession aux yeux des élèves, il fallait, au contraire, leur en montrer les exigences afin que seules celles qui avaient la vocation demeurent dans les rangs. L'évolution est aussi rapide dans le milieu hospitalier que dans la société ; on les préparait à l'idée que l'obtention d'un diplôme n'assurait pas le succès d'une carrière. C'est tout au long de leur vie professionnelle qu'elles devaient continuer leur formation», commente soeur Hébert dans son autobiographie.

 
  Une journée d'étude à l'Institut Marguerite-d'Youville, en 1960.

Les religieuses ne se contentent pas de préconiser l'excellence de la formation et l'importance du perfectionnement, elles prêchent par l'exemple. Plusieurs d'entre elles, encouragées par leurs supérieures, obtiennent des diplômes universitaires. Soeur Jeanne-Mance (Marie-Anne Bertrand) est la première religieuse canadienne à obtenir une maîtrise et l'International fellow du Collège des administrateurs de Philadelphie.

En 1934, ce sont des religieuses, les Soeurs Grises de Montréal, qui fondent la première école de langue française offrant une formation universitaire en sciences infirmières, l'Institut Marguerite-d'Youville (IMY), affilié à l'Université de Montréal. Elles y donnent un enseignement de haut niveau5 dont la compétence et la qualité des diplômées témoignent avec éloquence. Les émules de mère Allaire, de soeur Fafard et de soeur Duckett - la fondatrice et les organisatrices des premiers cours de l'école - propagent la réputation d'excellence de l'IMY partout dans le monde, occupant des postes clés dans les établissements de santé et d'enseignement, ainsi que dans les grands organismes nationaux et internationaux, par exemple l'Organisation mondiale de la santé, voués au mieux-être des populations.

En 1955, des 238 diplômées de l'Institut Marguerite-d'Youville, première école supérieure francophone en sciences infirmières au monde, fondée par les Soeurs Grises de Montréal, 70% occupent des postes de cadres (hospitalières, directrices d'école et des soins infirmiers) et 15% sont enseignantes.

Des figures de proue

Toutes les communautés religieuses hospitalières peuvent se targuer d'avoir produit leur contingent de leaders et de visionnaires. Ces femmes remarquables ont largement contribué à la reconnaissance, à l'avancement et à l'organisation de la profession d'infirmière. Dès les débuts de l'Ordre, relate Robert Germain dans son livre « Le mouvement infirmier au Québec », certaines communautés y délèguent leurs membres les plus éminents. Elles y siègent à des comités aux côtés de leurs collègues laïques, collaborent à l'élaboration de programmes d'études et à la rédaction de mémoires et représentent les membres lors de prestigieux rassemblements (ex. les congrès du Conseil international des infirmières). À défaut de pouvoir les nommer toutes, rappelons quelques-unes de ces figures de proue :

  • la première présidente de langue française de l'Ordre (1947-1950) est une religieuse des Filles de la Sagesse, soeur Valérie de la Sagesse (Élisa Sauvé), qui a également dirigé l'école des infirmières de l'Hôpital Sainte-Justine. Une autre religieuse, soeur Mance Décary, de la communauté des Soeurs Grises de Montréal, occupe le poste de présidente de l'Ordre en 1962 et 1963. Cette ancienne directrice de l'école des infirmières de l'Hôpital Notre-Dame devient supérieure provinciale de sa communauté en 1965 ;
  • Mère Élodie Mailloux, une Soeur Grise de Montréal, fonde la première école d'infirmières de langue française au Québec, celle de l'Hôpital Notre-Dame (1898), avant d'accéder au poste de supérieure de cet hôpital, puis à celui d'assistante générale de sa communauté (1902-1907). Elle joue un rôle de premier plan dans l'organisation de l'AGMEPQ, participant ensuite aux travaux du comité de régie et à ceux du comité consultatif ;
  • Soeur Augustine (Clémence Amélie Filteau), de la communauté des Soeurs de la Providence, fonde l'école des infirmières de l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu (1912), participe à la création de l'école de technologie médicale (intégrée par la suite à l'Université de Montréal) et est co-convocatrice du comité de l'éducation de l'AGMEPQ de 1927 à 1932. Elle y joue un rôle majeur, selon Frances Upton, secrétaire-registraire de l'Association à cette époque : «Elle a largement contribué aux réformes qui s'imposaient et aux progrès qui ont amené l'établissement des normes sur lesquelles repose l'enseignement dans nos écoles de langue française6» ;
  • Soeur Allard, Hospitalière de Saint-Joseph, est la première infirmière canadienne de langue française à recevoir la médaille Agnes Snively. En plus d'avoir occupé plusieurs postes de responsabilité au sein de sa communauté, dont celui de directrice de l'école des infirmières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, elle siège au comité de régie de l'AGMEPQ de 1922 à 1928. À la suite de l'enquête Weir sur la situation des infirmières au Canada, elle participe également au comité du curriculum de l'Association des infirmières canadiennes où elle travaille à la préparation d'un programme d'études. Auteure du manuel « Principes élémentaires concernant le soin des malades » (1931), elle reçoit plusieurs distinctions soulignant sa contribution à l'avancement de la profession d'infirmière, dont un doctorat honoris causa de l'Université de Montréal (1938) et une médaille décernée par le gouvernement français ;
  • Mère Virginie Allaire, première religieuse canadienne à qui l'Association américaine des administrateurs d'hôpitaux décerne son Fellow honoraire. Cette Soeur Grise d'origine franco-américaine a fortement marqué la profession d'infirmière, se faisant la propagandiste d'une formation supérieure de haut calibre. En 1928, choisie par l'Université de Montréal pour faire un voyage d'étude sur l'organisation des soins infirmiers en Europe, elle parcourt plusieurs pays et en ramène des idées qui alimenteront le projet de création d'une école supérieure destinée aux infirmières de langue française. De la longue liste de ses réalisations, c'est justement la fondation de l'Institut Marguerite-d'Youville qu'on retient au premier chef. Plusieurs marques de reconnaissance soulignent son apport exceptionnel, dont un doctorat honorifique de l'Université de Montréal, la médaille Agnes Snively de l'Association des infirmières canadiennes et l'Ordre du Canada.
 
  Les Soeurs Grises de l'Hôpital Notre-Dame ont été les premières à ouvrir leur école d'infirmières aux laïques. Photo prise vers la fin des années 1920.

Mentionnons encore ces autres éducatrices, entre autres, soeur Duckett (Albertine Pépin) et soeur Fafard (Mathilda Toupin), instigatrices des premiers cours supérieurs pour les infirmières de langue française. Seule membre francophone du comité chargé de la préparation du premier programme d'étude approuvé par l'AGMEPQ, soeur Fafard occupe également les fonctions de vice-présidente de l'Association. Ou encore soeur Denise Lefebvre, dont les connaissances et l'expérience en matière de pédagogie ont bien servi divers comités de l'Ordre durant des années. Sans compter toutes ces organisatrices et animatrices hors pair, parmi lesquelles soeur Sainte-Florida, de la communauté des Soeurs de la Charité de Québec, qui assure durant des années la permanence de l'Association des gardes-malades catholiques licenciées (AGMCL)7, avec le concours de soeur Sainte-Berthe.

L'autre révolution

La Révolution tranquille donne le signal d'un changement de cap pour les communautés religieuses hospitalières. Se conformant à l'une des recommandations du rapport Parent - à laquelle l'Ordre a donné son aval -, le ministère de l'Éducation confie aux cégeps la responsabilité de former les étudiantes et les étudiants en sciences infirmières. C'est la fin des écoles d'infirmières traditionnelles. Parallèlement, le gouvernement québécois accentue sa présence dans le réseau de la santé et des services sociaux. Avec la Loi de l'assurance-hospitalisation (1961), qui fait de l'État le bailleur de fonds presque unique des hôpitaux, la Loi des hôpitaux (1962) et la Loi de l'assurance-maladie (créant, en 1970, le système actuel), il met la touche finale au mouvement de laïcisation des hôpitaux enclenché quatre décennies plus tôt avec l'adoption de la Loi de l'assistance publique (1921)8. C'est donc également la fin des hôpitaux dirigés par des religieuses. Pour nombre d'entre elles, la transition est ardue, voire déchirante. Elles font le point, redéfinissent leurs priorités d'action, se concentrent sur leurs autres oeuvres et en créent de nouvelles.

 
  Quelques religieuses de diverses communautés, étudiantes de l'école d'infirmières de l'Hôtel-Dieu de Montréal vers 1936.

Les communautés religieuses jouent aujourd'hui un rôle fort apprécié dans les réseaux québécois, canadien et internationaux de soutien et d'entraide. Elles viennent en aide aux personnes âgées en perte d'autonomie, aux sidéens, aux familles démunies, aux femmes et aux enfants victimes de violence, aux malades mentaux, aux handicapés visuels, aux personnes aux prises avec un problème d'alcool et de toxicomanie. Dans le contexte économique actuel, qui s'accompagne d'un désengagement progressif de l'État, faut-il préciser qu'elles en ont plein les bras ! «Autrefois, quand une religieuse fêtait son jubilé d'or, cela signifiait qu'elle consacrerait le reste de sa vie à la prière. Mais nous ne pouvons plus nous le permettre, les besoins sont trop criants et nous sommes trop peu nombreuses», constate soeur Gilberte Villeneuve, coordonnatrice des services d'accueil chez les Soeurs de la Providence. «Plus question de retraite. Nos soeurs âgées continuent de travailler. Chez nous, des religieuses de 90 ans font des visites à domicile chez des personnes âgées et des personnes seules ! »

Encore aujourd'hui, les communautés religieuses continuent de servir. À leur manière, discrète et efficace.

«Nous avons fait notre part. Nous avons soigné les gens dans un esprit d'universalité, sans égard à la race, à la langue ou à la religion, sans nous demander si nos patients souffraient d'une maladie catholique. Nous avons fait oeuvre pionnière, contribué à l'expansion et à l'amélioration des soins. Puis nous avons vécu notre traversée du désert. Il nous a fallu changer, nous adapter. Et ce n'est pas fini. À mesure que nous nous rapprocherons de l'an 2000, bien d'autres choses vont encore changer. Mais c'est justement cela, vivre : accepter le changement et être toujours là où l'on a besoin de nous. »

Extrait d'une conversation avec Soeur Marie Bonin.

Cette Soeur Grise de Montréal a dirigé des écoles d'infirmières et des programmes à l'Institut Marguerite-d'Youville et à l'Université de Montréal et elle a occupé, entre autres, le poste de supérieure provinciale dans l'Ouest canadien. Elle s'est préparée à devenir agente de pastorale en poursuivant des études en théologie et en pastorale clinique.

1- Les infirmières, de la vocation à la profession.
2-Quelques communautés d'hommes se sont consacrées au soin des malades, mais la plupart des communautés hospitalières étaient des communautés de femmes.
3- L'Association des gardes-malades enregistrées de la Province de Québec, qui deviendra successivement l'Association des infirmières de la Province de Québec (AIPQ, 1946), l'Association des infirmières et des infirmiers de la province de Québec (AIIPQ, 1969) et, finalement, l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ,1974).
4- Soeur Béatrice Hébert, Avant que ma lampe ne s'éteigne, avril 1991. Soeur Hébert a occupé les postes d'infirmière, de directrice de l'école des infirmières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, de responsable du Département de physiothérapie et de responsable du bureau des admissions. Elle a pris sa retraite en 1974, à l'âge de 74 ans.
5- Rappelons que l'Université McGill a été la première à offrir une formation universitaire en sciences infirmières (1921) au Québec.
6- Ce témoignage est tiré du livre d'Édouard Desjardins, Suzanne Giroux et Eileen C. Flanagan, Histoire de la profession infirmière au Québec, publié par l'Ordre en 1970.
7- Créée en 1928, cette association deviendra, en 1961, la première organisation syndicale québécoise d'infirmières : le Syndicat professionnel des infirmières catholiques (SPIC).
8- Cette loi répartit les frais d'hospitalisation des indigents entre l'institution de charité, le gouvernement et les municipalités.