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Accueil > Être infirmière au Québec > Historique > Infirmières de colonie

Un chapitre méconnu de notre histoire
Un kaléidoscope d'expériences et de motivations
Des femmes polyvalentes
Un poste provisoire...
Les conditions de vie
Le déclin des dispensaires
Bien payées ?
Les saisons de Mathilde Beaumier
Les dispensaires d'aujourd'hui

Les infirmières de colonie

De 1921 à nos jours, au moins 576 infirmières ont travaillé en dispensaire dans les territoires progressivement ouverts à la colonisation. Nécessité aidant, elles y ont joué, outre leur rôle de soignante, les rôles de sage-femme, de dentiste, de chirurgienne et de pharmacienne. Ce n'est que tout récemment qu'on a pu évaluer l'ampleur de leur contribution.

Un chapitre méconnu de notre histoire

Faisons un saut à rebrousse-temps. Nous sommes à la fin des années 30, en pleine crise économique. Le gouvernement incite les sans-travail des centres urbains et les agriculteurs qui n'ont plus les moyens de conserver leurs terres à ouvrir de nouveaux territoires à la colonisation. Ils sont nombreux à partir ainsi pour tenter d'échapper à la misère et se refaire une vie en tant que mineurs, travailleurs forestiers ou défricheurs. Pour leur assurer les soins de santé et les services médicaux d'urgence, le gouvernement tente d'abord de recruter des médecins. Mais ils se font tirer l'oreille, rebutés par les conditions d'existence rudimentaires des nouveaux territoires. La plupart de ceux qui tentent l'aventure plient rapidement bagage pour rentrer chez eux.

 

 
  Un dispensaire type, celui de Villebois en Abitibi, détruit par un incendie en 1938.

«Au début, les autorités étaient extrêmement réticentes à recruter des infirmières pour pallier le manque de médecins. Mais elles ont dû s'y résigner», raconte Nicole Rousseau. Déplorant que le travail des infirmières de colonie soit encore «l'un des secrets les mieux gardés de notre histoire», cette chercheuse de l'Université Laval a formé équipe avec deux de ses collègues, Francine Saillant et Johanne Daigle, pour effectuer un véritable travail de détective1. Elles n'ont pas encore fini de «faire parler» les documents d'archives, mais le portrait qu'elles ont commencé à tracer est absolument fascinant.

Un kaléidoscope d'expériences et de motivations

Reconstituons d'abord le décor. Quelque part en Gaspésie ou en Abitibi, un train vient d'entrer en gare. C'est la veille de Noël, il fait un froid à pierre fendre. Pour la jeune femme qui vient de descendre, épuisée par l'interminable trajet, le paysage enseveli sous la neige a quelque chose de magique et d'effrayant. Mais elle n'est pas encore au bout du voyage. Un étrange véhicule, sorte de grosse bestiole métallique montée sur skis - un snowmobile - l'attend, moteur tournant au ralenti. L'agent de la colonisation, qui lui sert de chauffeur et de guide pour l'occasion, lui brosse en cours de route le portrait de ce territoire en plein développement et des gens qui l'habitent. L'étrange équipage s'enfonce de plus en plus dans la forêt à mesure que les milles défilent. Enfin, une maison en bois toute neuve apparaît au sortir d'un virage : le dispensaire ! Il sera à la fois son lieu de travail et son chez-soi. Mais l'arrivante n'a guère le temps de s'attendrir, ni celui de se familiariser avec son nouvel environnement. Devant la porte piaffe un cheval attelé à un traîneau, son conducteur enveloppé d'une couverture en fourrure. «Garde, il était temps que vous arriviez ! Ma femme est sur le point d'accoucher !» lance l'inconnu. Et c'est comme cela que l'infirmière fraîchement débarquée célèbre son premier Noël en terre de colonisation.

Cette histoire, les chercheuses de l'Université Laval l'ont entendue à plusieurs reprises, avec quelques variantes, en questionnant 48 anciennes infirmières de colonie sur leur expérience. «À peine étaient-elles arrivées qu'elles se mettaient à la tâche», confirme Nicole Rousseau. «On exigeait d'elles une constante disponibilité, 24 heures sur 24, tous les jours de la semaine.»

Plusieurs parmi ces nouvelles arrivantes ont exercé un métier avant d'opter pour la profession d'infirmière. Elles ont souvent été institutrices ou secrétaires, ont travaillé sur la ferme familiale ou aidé à élever leurs frères et soeurs plus jeunes. En matière de soins de santé, leur expérience se limite généralement à leur cours d'infirmière. On imagine le stress éprouvé lors du premier accouchement ou de la première extraction dentaire... Les chercheuses ont découvert une grande diversité de motivations chez ces exilées volontaires. «Bien que le goût de relever un défi ou celui de rendre service ait toujours été présent, la perspective d'un emploi, même temporaire et assorti de conditions difficiles, avait une forte attraction sur elles, en particulier durant la crise économique. Après la Deuxième Guerre mondiale, par contre, alors qu'il y avait une pénurie d'infirmières, elles ont davantage été attirées par le désir d'exercer leur profession de façon autonome.»

Des femmes polyvalentes

 
  Blanche Pronovost, à l'époque où elle travaillait au dispensaire de Villebois, en Abitibi (de mars 1936 à novembre 1938)

La construction du dispensaire n'étant pas toujours terminée à leur arrivée, les infirmières sont temporairement hébergées dans une famille de colon, chez l'institutrice ou au presbytère. Mais dispensaire ou pas, elles doivent répondre à la demande. Et quelle demande ! «Elles jouaient simultanément les rôles d'infirmière, de sage-femme, de médecin, de dentiste et de pharmacienne», rappelle Mme Rousseau. «Une partie de leur travail consistait à prodiguer les soins infirmiers proprement dits, tels que la prévention des infections ou le suivi pré et postnatal. D'autres actes relevaient davantage de la médecine : l'établissement d'un diagnostic, la prescription ou l'administration de produits pharmaceutiques, les petites chirurgies et les extractions dentaires, par exemple. »

Les documents d'archives donnent un aperçu de la quantité de travail accompli par ces professionnelles de la santé et de sa diversité. À titre d'exemple, durant la seule année 1944, les 90 infirmières de colonie2 alors en poste donnent quelque 134 662 consultations, dont 8 224 consultations prénatales au bureau et 4 655 à domicile, et elles rendent 5 222 visites post-natales. Elles font 14 780 petites chirurgies (ex. premiers soins à un bûcheron écrasé par un arbre ou dont la main a été entaillée par une hache), extraient 11 761 dents3, assistent des femmes dans 377 avortements4 et 2 722 accouchements. En matière d'hygiène du nourrisson et du jeune enfant, elles examinent 11 694 enfants de moins de 2 ans et 8 673 jeunes d'âge préscolaire5 et elles recommandent 8 520 régimes. Elles déclarent 968 cas de maladies contagieuses à l'unité sanitaire, retirent de l'école 600 enfants contagieux et réalisent 114 enquêtes épidémiologiques. Enfin, les infirmières parcourent en voiture, pour visiter leur clientèle, plus de 402 000 kilomètres sur de mauvaises routes et dans toutes sortes de conditions climatiques.

 
  Délima Mallet-Williamson dans le bureau de son dispensaire de Saint-Louis-de-Gonzague, en Gaspésie (1950).

Forcées de jouer les femmes-orchestre, elles se débrouillent souvent avec les moyens du bord. Certaines, avant de partir en colonie, demandent à un médecin de leur donner une brève formation les préparant à faire une anesthésie, à extraire une dent ou à effectuer une chirurgie mineure. Toutefois, aucune n'est vraiment préparée à affronter une aussi grande diversité de situations. Leur travail, note Nicole Rousseau, exige du sang-froid, un excellent jugement clinique, de la dextérité ainsi qu'une bonne dose de créativité.

Il leur arrive, à l'occasion, de s'inspirer des pratiques populaires de soins lorsque le médicament approprié n'est pas disponible ou ne produit pas l'effet recherché : infusion de graines de citrouille pour traiter un cas d'anurie, application de divers corps gras pour soigner des brûlures, etc. Parmi les anecdotes recueillies par les chercheuses de l'Université Laval, relevons celle d'une infirmière en poste dans un dispensaire du Bas-Saint-Laurent au début des années 1950. Elle est parvenue à tirer d'affaire un enfant tombé dans de l'eau de lessive bouillante en le plongeant pendant 24 heures dans une cuve remplie d'huile d'olive et en appliquant par la suite des pansements de cette huile.

Un poste provisoire...

On leur a dit : «Vous savez, il s'agit d'un poste provisoire.» Puis les années ont passé. Le provisoire s'est mué en permanence... Les archives (malheureusement incomplètes) et les entrevues révèlent qu'au moins dix-sept infirmières ont travaillé en dispensaire de 15 à 19 ans, que trente-cinq y ont passé de 20 à 26 ans et que dix ont consacré entre 26 et 30 ans à la population des colonies. Enfin, seize de ces professionnelles ont littéralement pris racine dans leur nouveau coin de pays, y passant plus de 30 années de leur vie.

Les conditions de vie

 
  Marguerite Turgeon (à gauche), infirmière à Saint-Nazaire-de-Berry (Abitibi) durant les années 1930, visitant une famille de colons.

Le dispensaire type devait être conforme aux normes édictées par le Service médical aux colons. Cette maison en bois ressemblait comme une soeur jumelle à celle récemment restaurée et transformée en site historique à La Corne, en Abitibi. Elle comprenait une salle de consultation, une cuisine, un salon et un boudoir au rez-de-chaussée, trois chambres et une salle de bain à l'étage. Avant l'électrification des campagnes, on s'éclaire à la lampe et plusieurs infirmières pratiquent accouchements et chirurgies à la lueur d'un fanal. Un poêle à bois assure le chauffage du dispensaire. «Lorsque l'infirmière devait s'absenter plusieurs heures pour répondre à l'appel d'un malade, le poêle avait le temps de s'éteindre. En plein mois de janvier, elle rentrait dans une maison glaciale», relate Nicole Rousseau. Cet inconvénient, assorti d'un besoin de compagnie, incite plusieurs infirmières à engager une personne remplissant les rôles de compagne, de domestique et parfois de responsable de l'accueil et de la prise de rendez-vous.

Avant l'installation des réseaux d'aqueduc, on tire l'eau du puits, les doigts gourds de froid en hiver. Dans certaines colonies, le dispensaire n'est même pas pourvu de cette commodité. L'infirmière doit alors commander (à ses frais) des bidons d'eau et faire un usage judicieux de chaque goutte du précieux liquide jusqu'à la prochaine livraison.

Les infirmières consacrent leurs rares temps libres à la lecture - journaux, livres, magazines et publications médicales - ou s'engagent à fond dans les activités de la communauté. Elles font partie du Cercle des fermières, animent une chorale, touchent l'orgue à la messe du dimanche ou s'intéressent à l'administration de la Caisse populaire locale. Si vous les imaginez tremblantes de peur en entendant frapper à leur porte en pleine nuit, c'est que vous les connaissez mal ! Elles se sentent rarement menacées et la plupart s'endorment en laissant la porte déverrouillée. L'affection et le respect que la population de la colonie leur témoigne tracent autour de leur dispensaire une sorte de rempart invisible. En dépit des conditions de vie difficiles, les anciennes des colonies évoquent avec émotion et nostalgie les années passées en dispensaire. «Toutes nous ont confié qu'elles referaient volontiers l'expérience», soulignent les chercheuses de Laval.

Le déclin des dispensaires

Avec l'amélioration des conditions de vie, l'arrivée de l'électricité et celle du téléphone, les médecins se font progressivement plus nombreux. Les nouveaux venus entrent en concurrence directe avec les infirmières déjà établies et la rivalité est d'autant plus vive que celles-ci demandent des honoraires généralement moins élevés. «Il serait faux de prétendre que les infirmières ont été brutalement et immédiatement écartées», témoigne Nicole Rousseau. «Dans la plupart des cas, les relations entre les infirmières et les médecins ont été bonnes. Cependant, l'arrivée des médecins a signifié une transformation progressive des tâches jusque-là accomplies par les infirmières, qui perdirent beaucoup au change, notamment sur le plan de l'autonomie professionnelle.» Le virage majeur, relate-t-elle, correspond à l'entrée en vigueur de l'assurance-hospitalisation, l'accouchement à l'hôpital devenant alors obligatoire. «Les infirmières connaissaient bien les femmes des colonies, elles les avaient aidées à mettre plusieurs enfants au monde. Et voici qu'on leur demandait de dire à ces femmes : Désolée, je ne suis plus autorisée à faire d'accouchement.» Cette transition est péniblement vécue, tant par les infirmières que par leurs clientes. Celles-ci utilisent toutes sortes de ruses pour continuer d'accoucher à domicile, attendant par exemple à la toute dernière minute, après la rupture des eaux, pour appeler l'infirmière. Constatant que la femme n'a plus le temps de se rendre à l'hôpital le plus proche, l'infirmière n'a guère le choix. Elle pratique l'accouchement, consciente qu'en cas de complication, elle peut s'attirer la vindicte des médecins du coin, voire des poursuites en règle.

Bien payées ?

En 1947, une infirmière de colonie recevait un salaire annuel net moyen de 1 158,56 $. Un revenu insuffisant, de l'aveu du directeur du Service médical aux colons, le Dr Émile Martel, si l'on considère que l'infirmière devait payer elle-même le chauffage de son dispensaire, acheter les médicaments (qu'elle revendait à ses clients), se procurer un véhicule, verser le salaire et payer l'entretien d'une domestique. En comparaison, les infirmières de la Croix-Rouge gagnaient alors 1 320 $ en tant que généralistes et 1 800 $ en tant que spécialistes en hygiène publique. De plus, tous les frais (nourriture, chauffage et entretien du dispensaire, salaire de la domestique) étaient payés par l'organisme, qui offrait également deux mois de vacances comprenant un stage d'un mois dans un hôpital.

Durant les années 1960, une tentative du gouvernement du Québec pour fermer les dispensaires suscite un important mouvement de protestation. Submergé de pétitions de citoyens outrés, le gouvernement bat en retraite. «Les infirmières exigeaient des honoraires moins élevés que les médecins, mais cela n'explique qu'en partie cette vague de sympathie. Les gens des colonies tenaient leurs infirmières en haute estime», rappelle Mme Rousseau.

Mais la levée de boucliers ne fait que retarder l'échéance. Après avoir connu leur âge d'or au temps de la colonisation, les dispensaires amorcent un rapide déclin avec la réforme Castonguay- Nepveu. Les infirmières restées en poste après l'avènement de l'assurance-maladie voient se rétrécir leur champ d'exercice, tandis que d'autres reçoivent leur congé presque sans préavis. «Elles n'ont guère eu le temps de se préparer à ce changement de vie. Certaines parmi celles ayant travaillé plusieurs années en dispensaire ont eu du mal à s'adapter à une pratique plus traditionnelle, avec une marge de manoeuvre et d'autonomie plus restreinte. La transition a été vécue comme un choc», évoquent les chercheuses. Aurait-on pu faire un meilleur usage du savoir accumulé par les infirmières des colonies ? Nicole Rousseau en est persuadée. «Nous n'avons pas fini d'évaluer l'importance de leur contribution, mais il semble acquis que le travail de ces femmes représentait un excellent rapport qualité-prix. On pourrait éventuellement s'en inspirer pour offrir à la population un service mieux adapté, à un prix plus raisonnable.»

Les saisons de Mathilde Beaumier

 

Pour visiter leur clientèle, les infirmières des colonies empruntaient les tout-terrains du début des années 1940. Mathilde Beaumier, infirmière au Témiscamingue, voyageait en canot sur le lac Bruyère entre deux villages. Sur la seconde photo, on aperçoit le véhicule qu'elle utilisait en hiver, un traîneau tiré par un boeuf et conduit par un jeune voisin.

 

 

Les dispensaires d'aujourd'hui

 

Il ne reste plus, aujourd'hui, qu'une poignée de dispensaires sur la Côte-Nord, aux Îles-de-la-Madeleine et en Abitibi pour servir les localités éloignées. Les infirmières qui y travaillent doivent concilier des activités d'enseignement et de prévention, de consultation clinique et de soutien aux personnes éprouvant des problèmes de santé, en plus de donner des soins d'urgence. Cela exige un éventail étendu de connaissances et d'habilités. À l'instar de leurs prédécesseures du temps des colonies, ces professionnelles de la santé jouent un rôle de personne-ressource dans la communauté. Un défi qu'elles relèvent au quotidien avec compétence et maturité.

Le Dispensaire de la Garde à la Corne est ouvert au public depuis le 24 juin 1997.

1. Mmes Rousseau et Saillant sont de l'École des sciences infirmières, Mme Daigle du Département d'histoire.

2. Il s'agit d'une moyenne.

3. Cela sans compter les patients que la garde-malade réfère au dentiste lorsque celui-ci se trouve à une distance raisonnable ou encore lorsque l'un d'eux se permet une tournée en province tout en prenant ses vacances, peut-on lire dans une lettre que le directeur du Service médical aux colons écrit au ministre de la Santé et du Bien-être, le 17 décembre 1945.

4. Il s'agit ici de fausses couches et non d'interruptions volontaires de grossesse.

5. Même source que dans la note précédente.