Insigne du mérite 1994

Richard Morin

Richard Morin
Richard Morin

Crédit photo :
Jacques Lavoie

 

 

Au Québec : non seulement devenait-il le premier homme à recevoir l'Insigne du mérite, la plus haute distinction décernée par l'OIIQ, mais il se voyait également décerner le mérite du conseil interprofessionnel ou Québec. Il nous livre ici un message d'administrateur chevronné, toujours soucieux de demeurer au service des usagers et près du personnel de l'établissement pour lequel il agit à titre de directeur des soins infirmiers depuis 1987.

Né en 1946 dans le village de l'Ange-Gardien, sur la côte de Beaupré, Richard Morin était encore très jeune lorsqu'il a choisi d'être infirmier. Ses premières visites dans un hôpital de Québec confirment sa vocation. Loin de trouver les hôpitaux déprimants, il sent avec fébrilité que c'est bien dans ce milieu, où l'on soigne les maux du corps et de l'âme, qu'il veut passer sa vie.

Au moment d'intense émotion où la présidente de l'Ordre, Gyslaine Desrosiers, lui a épinglé l'Insigne du mérite, c'est à sa mère, d'ailleurs présente, qu'il a pensé. Cette « mère courage », devenue veuve avec cinq enfants à sa charge dans un milieu ouvrier, et qui était plus que déterminée à permettre à ses enfants de réaliser leurs rêves.

Avec sa stature imposante et son franc-parler, Richard Morin a su s'imposer dans une profession féminine où les modèles masculins n'existaient à peu près pas. Il est d'autant plus fier de recevoir cet honneur de la profession qu'il fit partie de la première cohorte de candidats à devenir membres de l'Ordre, anciennement l'Association des infirmières de la province de Québec. À ce moment-là, la loi votée sous le régime Duplessis stipulait qu'il fallait être de sexe féminin pour être infirmière; elle interdisait aux hommes d'être reconnus professionnellement et d'adhérer à la corporation. Cette loi a été amendée en 1969.

UN LEADER NATUREL

Richard Morin a reçu, en 1970, un diplôme de l'École d'infirmiers de l'Hôpital Notre-Dame-de-Ia-Merci, une institution tenue par les Frères hospitaliers Saint-Jean-de-Dieu. « Deux stages m'ont marqué : celui en pédiatrie, à l'Hôpital Sainte-Justine, et celui en psychiatrie, à Saint-Jean-de-Dieu, maintenant l'Hôpital Louis-H. Lafontaine, se souvient l'infirmier. Avec le temps, je me rends compte que je me sentais très près de ces clientèles parce qu'elles étaient sans défenses. »

Fraîchement diplômé, le jeune infirmier retourne à Québec occuper son premier poste en psychiatrie à l'Hôpital Saint-Michel-Archange, aujourd'hui le Centre Hospitalier Robert-Giffard. Il travaille à l'unité médico-légale, où se trouvent des usagers qui ont commis des délits graves. « Le milieu était très dur. Il y avait beaucoup de violence envers les usagers. Après quelque temps, j'ai pris conscience de mes limites. Les administrations ne se mouillaient pas beaucoup à l'époque, soutient M. Morin. Même si ce n'est pas toujours facile, il faut avoir le courage de dire qu'on n'accepte pas certaines choses. »

Richard Morin a un tempérament de leader. Ses professeurs lui disaient « Toi, Morin, tu peux faire dire oui à ceux qui ont décidé de dire non ». Même s'il était de toutes les organisations d'événements, l'infirmier a mis du temps à se rendre compte qu'il avait beaucoup de charisme, doublé de la personnalité d'un chef. De ceux qui convainquent les autres d'adhérer à leurs valeurs sans brusquer quiconque. C'est pour cette raison qu'il décide, après une expérience dans l'enseignement, de faire son baccalauréat en sciences infirmières. « Je voulais connaître mieux les soins infirmiers et les nouvelles tendances de ce domaine en pleine ébullition. J'étais satisfait d'être au chevet des malades mais, pour gérer des soins, je me sentais incompétent. » Ayant obtenu son baccalauréat en 1974, il se voit offrir un poste de directeur adjoint en soins infirmiers à l'Hôpital Laval de Québec.

Déjà engagé au sein de divers comités du réseau de la santé, Richard Morin choisit de poursuivre sa formation en gestion et fait une maîtrise à temps partiel en administration publique à l'École nationale d'administration publique. Il souhaite alors se donner une formation de « généraliste en gestion ». Parce qu'il croit fermement en l'importance de se doter d'une bonne formation, il n'hésite pas à lancer un appel aux infirmières et aux infirmiers à poursuivre des études pour enrichir leur expertise

LE RESPECT DES PERSONNES ÂGÉES

À l'Hôpital Laval, Richard Morin avait à cœur le bien-être des usagers atteints de maladies chroniques, ce qui n'était pas facile dans un centre ultraspécialisé. « Je disais aux infirmières : "Observez-les! Écoutez-les! Vous savez, ce monsieur qui commence à souffrir d'une démence, qui fouille dans les tiroirs des autres, qui fugue et qui est incontinent. il était ingénieur." » Il conçoit donc un projet avec les familles pour connaître l'histoire personnelle des usagers. « Ces gens-là ne sont pas des enfants; ils ont toute une expérience de vie, qu'il est utile de connaître. »

Richard Morin a été un pionnier de la Semaine des personnes âgées au Québec. Il vit ses premières expériences de cadre supérieur dans un milieu privé conventionné (Centre hospitalier Saint-Sacrement Ltée) Trois ans plus tard, au Centre hospitalier régional de Lanaudière (CHRDL) il tente de faire changer les mentalités. À titre d'établissement régional à vocations multiples de 1 200 lits, le CHRDL dessert, entre autres, une clientèle de près de 400 adultes et personnes âgées en perte sévère d'autonomie, en plus de comporter un important service en santé mentale.

Ses premiers projets consistent à réorganiser les systèmes de distribution de soins, notamment en professionnalisant les équipes. Par la suite, il propose au personnel des actions qui feraient des unités de soins de véritables milieux de vie et lance une vaste opération dans le but d'instaurer la démarche clinique en soins infirmiers dans chacune des unités.

« Je suis très intransigeant lorsqu'il s'agit des personnes âgées, affirme le directeur des soins. Je crois fermement que nous devons nous adapter au client et à sa famille, et non l'inverse. Le virage vers la gestion intégrale de la qualité, ça commence comme ça. » Au CHRDL, les cadres infirmiers et tous les soignants sont les chiens de garde de cette approche qualité, où le bénéficiaire est considéré comme le client ultime. Croyant à l'importance primordiale de faire participer les familles aux processus de soins et services, les heures de visite furent abolies pour ceux qui vivent de longues périodes d'hospitalisation.

Lorsque vient le moment de confier un père ou une mère aux soins d'un hôpital, la famille vit des moments déchirants. Certains se sentent coupables et vivent des sentiments d'échec. « Plusieurs ne sont pas tolérants et voudraient qu'on accorde la priorité absolue à leur parent, souvent même au détriment des autres. » Pour prévenir les mauvaises réactions et aider la famille à mieux collaborer, l'équipe clinique de M. Morin a instauré un comité d'aide et de soutien. Celui-ci organise des rencontres statutaires qui permettent l'intégration des familles ou des personnes significatives au vécu des unités de soins. Des conférenciers viennent y parler de sujets qui ont trait à la santé physique et mentale en lien avec le vieillissement.

Le personnel infirmier, habitué à des routines et à des horaires rigides, a dû s'adapter à plusieurs changements, qui étaient tous conformes à la même philosophie: servir le client d'abord et avant tout Si un parent désire participer aux soins de sa mère ou de son père, lui donner son bain par exemple, l'équipe lui enseignera comment faire et s'adaptera à son horaire. « Ce n'est pas plus compliqué à 5 h de l'après-midi qu'à 10 h du matin »

IMAGINER DE NOUVELLES FAÇONS DE FAIRE

Il n'est pas toujours facile d'être un gestionnaire en ces temps de grandes turbulences et de compressions budgétaires que vivent aujourd'hui les administrations publiques. La seule façon d'y parvenir consiste à changer et à remettre en question les façons de faire tout en gardant le souci du mieux-être des usagers. « J'ai découvert que, même si l'on rationalise, les usagers peuvent recevoir les mêmes services; ce qui change, c'est la façon de les dispenser Il y a évidemment des fardeaux de tâches occasionnels. Les directions de soins ne doivent pas les sous-estimer ni les ignorer » M. Morin estime que l'on peut déterminer de nouveaux ratios de personnel dans les unités et organiser un système d'appoint pour parer rapidement aux urgences. « Le défi du directeur de soins est de faire comprendre au personnel infirmier l'urgence de réviser les pratiques en cours. C'est un prérequis à l'élargissement de notre rôle. »

Le directeur des soins infirmiers a beau avoir la tête remplie d'idées, il est conscient qu'il doit les prendre une à la fois afin de faire évoluer l'ensemble des soignants avec lui. « Auparavant. j'avais de la difficulté à accepter les échecs ou la lenteur des changements. Les choses ne vont pas toujours aussi vite que je voudrais, mais je sais maintenant que je ne pourrai pas réaliser tous mes projets. C'est impossible dans une seule vie. Ce qui est rassurant. par contre, c'est que j'ai une relève. J'ai toujours vu à ce que mes adjoints puissent me remplacer au pied levé. »

« J'ai le goût de vous dire que personne ne pourra nous remplacer dans nos milieux auprès de l'humain et ce, dans toutes les phases de sa vie. Soyez toujours axés sur les besoins de vos clients. Prenez le temps de les écouter, de les observer; vous découvrirez que ce sont souvent de grands maîtres.

« Maintenez vos connaissances et vos compétences à jour. Ne boudez pas les études supérieures en sciences infirmières. N'ayez pas peur d'innover ni d'être avant-gardistes. Continuez d'être ceux et celles qui considèrent le client dans toutes ses dimensions. Développez votre jugement clinique. Prenez votre place dans l'équipe interdisciplinaire et gardez-la. Ayez l'honnêteté et le courage de prendre position et de défendre les droits de ceux et de celles qui sont sans défense. Votre situation privilégiée vous permet de le faire. Ces gestes professionnels et humains sont et seront toujours à votre honneur. »

« Je suis profondément convaincu que les infirmières et les infirmiers que nous sommes, peu importe nos champs d'exercice respectifs, représentent hors de tout doute la force vive de nos milieux et oui, oui, oui, disons-le haut et fort, nous faisons toute la différence. »