Insigne du mérite 2000

Louise Lévesque

« J'ai choisi la profession d'infirmière à cause de son caractère profondément humaniste. »
Louise Lévesque, récipiendaire de l'Insigne du mérite 2000

Louise Lévesque
Louise Lévesque

Crédit photo : Michel Gagné

Louise Lévesque aime la profession d'infirmière, profondément. Parce qu'elle lui a permis de se réaliser sur les plans social, humain et intellectuel, mais aussi parce qu'elle lui a donné la possibilité d'assouvir sa quête de justice sociale et son besoin d'aider les plus démunis.

PAR DORYS LONGPRÉ
Les 30 ans d'enseignement de Louise Lévesque à l'Université de Montréal et ses nombreuses réalisations en tant que professeure et chercheuse ont façonné la discipline infirmière dans le domaine des soins à la personne âgée et à la famille. D'un champ de pratique plus ou moins réservé aux infirmières qui préféraient ne pas se trouver au cœur de l'action, les soins aux personnes âgées sont devenus au fil des ans une spécialité reconnue et d'avant-garde de la profession. « Nous vous promettons un milieu dynamique! », a lancé Louise Lévesque aux jeunes étudiantes et infirmières présentes au Ier Congrès international de novembre, leur signifiant ainsi que ce champ de pratique offre tout autant de possibilités que les autres domaines de la discipline infirmière.

La contribution de Louise Lévesque à l'avancement de cette spécialité est immense, et la reconnaissance provient tant des milieux cliniques, universitaires que communautaires ou populaires. Le 22 novembre dernier, l'OIIQ lui remettait l'Insigne du mérite, sa plus haute distinction, pour couronner une carrière exceptionnelle.

S'entretenir avec Louise Lévesque, c'est revoir en filigrane les grands bouleversements sociaux qui ont pris pied dans les années 1960-1970. On la sent encore étonnée, envoûtée par l'effervescence, le bouillonnement des idées qui dessinaient de nouvelles tendances et annonçaient des changements profonds. Douée d'une intelligence sensible, elle a su transcender ces courants et les actualiser dans sa vie professionnelle. Elle a puisé à même les écoles de pensée naissantes pour transformer la pratique infirmière, à l'époque axée sur l'exécution de tâches, et lui attribuer ses propres champs d'études et ses modèles conceptuels.

Les premières avenues de recherche

« J'ai choisi la profession d'infirmière à cause de son caractère profondément humaniste. Ma mère m'a appris très jeune à me poser des questions sur les valeurs sociales, à afficher mes convictions, même si elles allaient à l'encontre de celles des autres. Elle se préoccupait aussi de justice sociale et croyait que les plus favorisés avaient le devoir d'aider les plus démunis. » Les études classiques éveillent sa curiosité intellectuelle et lui apprennent le doute, l'analyse. D'abord infirmière à la fin des années 1950, Louise Lévesque devient bachelière de l'Université de Montréal, en 1965, et obtient une maîtrise de l'Université McGill en 1970. Au cours de stages de pratique avancée dans un hôpital de soins à long terme, comme on les appelait alors, elle découvre un milieu qui permet à l'infirmière d'être au cœur de la relation avec la personne malade et d'exercer réellement le « geste infirmier ». Touchée par la clientèle des personnes âgées, elle perçoit intuitivement que la prestation des soins telle qu'elle se pratique n'est pas adéquate et que l'infirmière, pour peu qu'elle s'interroge sur la finalité du soin, peut modifier les façons de faire.

À cette époque, le personnel soignant se sentait particulièrement démuni quant aux soins à donner aux personnes atteintes de troubles cognitifs. « On utilisait les contentions physiques parce que c'était l'habitude, parce qu'on ne savait pas comment faire autrement! Intuitivement, j'ai senti que les soins infirmiers aux personnes âgées recelaient tout un domaine de recherche qu'il appartenait aux infirmières de développer. »

Se poser des questions pour trouver les bonnes réponses

Pour Louise Lévesque, réfléchir et se poser des questions fait partie intégrante du rôle de l'infirmière, car celle-ci est le premier témoin de ce que vit la personne soignée. La recherche en soins infirmiers fait partie des réponses. Aussi, devenue professeure à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal en 1970, elle privilégie les rapports avec les milieux cliniques afin de favoriser la synergie entre la théorie et la pratique : les observations cliniques fournissent un éclairage essentiel aux travaux de recherche, et les résultats des recherches ouvrent des pistes d'action sur le « terrain ».

En 1974-1975, elle s'inscrit à un programme d'études en « Social Administration and Community Work » à l'Université de York, en Angleterre. Louise Lévesque y explore les courants de pensée qui révolutionnent le monde moderne. Contester l'ordre établi, revendiquer le pouvoir pour la majorité, exprimer ses besoins, prendre la parole : autant de gestes qui, abstraction faite d'un vocabulaire plus recherché, lui rappellent les enseignements de sa mère. L'expérience l'incite à situer les questions qu'elle se pose dans leur contexte social, politique et économique. « Je voyais tout le rôle de l'infirmière au plan social ; moi, je voulais être partenaire dans les soins. » Elle comprend alors que, pour aider vraiment les gens, les infirmières gagneraient à s'inspirer de cette approche. Dès lors, elle considère que la pratique du soin ne se situe pas seulement dans l'échange entre deux personnes, mais dans un espace beaucoup plus grand, celui de l'environnement de la personne. Cette vision globale, que Louise Lévesque fait sienne, servira de point d'ancrage à tous ses travaux de recherche.

À son retour au Québec, en 1975 — à la demande de la doyenne de la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal, Marie-France Thibaudeau —, convaincue que le vieillissement de la population aura un impact considérable sur la pratique infirmière, elle crée la première concentration en soins infirmiers aux personnes âgées au programme de la maîtrise. Elle obtient presque en même temps ses premiers fonds de recherche. Enthousiaste, elle bâtit une équipe en y intéressant des chercheuses d'autres spécialités. Elle formera de nombreuses étudiantes, dont certaines deviendront à leur tour des collègues et d'éminentes professeures et chercheuses. C'est le début d'une longue liste de publications dont les titres témoignent de l'évolution des soins vers une approche relationnelle d'accompagnement de la personne malade, de sa famille et des aidants naturels.

Au cours des 20 dernières années, Louise Lévesque a dirigé près d'une trentaine de projets de recherche subventionnés ou y a collaboré, et a participé à quelque 40 publications scientifiques et rapports de recherche, à titre de première auteure pour la majorité. En outre, l'Écosse, l'Angleterre, l'Argentine, l'Espagne, la Suisse, la Suède, la Grèce, tout comme les États-Unis et le Canada, ont pu prendre connaissance des résultats de ses recherches lors de conférences ou de colloques internationaux.

Prendre la parole : une nécessité

En 1983, dans le cadre d'une année sabbatique, elle se joint en qualité de fellow à un groupe d'experts, de médecins, de gérontologues et d'autres spécialistes qui se penchent sur la problématique de la démence, au Andrus Gerontological Center de la University of Southern California. La parution en 1990 du livre Alzheimer, comprendre pour mieux aider, écrit en collaboration avec deux de ses collègues, est une première réponse concrète pour éclairer la pratique infirmière auprès des personnes atteintes. L'ouvrage jouit d'une large diffusion tant dans les milieux cliniques au Québec, en France et en Suisse, qu'auprès des organismes communautaires. Il réussit à mettre en relief la complexité et les exigences de ces soins. « Ce livre est arrivé au bon moment. Les soignants avaient besoin de savoir, besoin d'outils pour aider ces personnes et abolir certains tabous. » Ce n'est sans doute pas un hasard si Les Petits Frères des pauvres, qui œuvrent auprès des personnes de 75 ans et plus, lui ont décerné cet automne, lors de la remise du prix Armand-Marquiset, une mention spéciale pour sa contribution à l'amélioration du bien-être des personnes âgées. Ils ont reconnu en elle une alliée.

En plus de toutes ses responsabilités, Louise Lévesque trouve le temps, ici, de préparer un mémoire à l'intention d'autorités gouvernementales, là, d'appuyer les revendications des infirmières contre la privatisation des soins ou encore d'accorder une entrevue télévisée, de participer à la production d'un document vidéo. Des activités publiques qu'elle juge nécessaires. « Un chercheur doit être impliqué socialement. Il lui appartient d'informer les décideurs publics afin d'éclairer leurs décisions. Il ne faut jamais rater une occasion de prendre la parole. Les infirmières doivent comprendre qu'elles occupent une place stratégique à cause de la nature même de leur profession. Nous devons prendre notre place, ne pas banaliser nos savoirs. » Et c'est bien ce qu'elle continue de faire sans relâche.

Lors du 1er Congrès international des infirmières et infirmiers de la francophonie, l'OIIQ rendait hommage à Louise Lévesque en lui remettant l'Insigne du mérite.

Il y a trois ans, après sa retraite de l'enseignement, Louise Lévesque souhaitait consacrer tout son temps à son travail au Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, où elle occupe un poste de chercheuse depuis 1989. Nommée professeure émérite de l'Université de Montréal, elle devient ensuite la première titulaire de la Chaire de recherche en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille de l'Université de Montréal, dont elle avait participé activement à la mise sur pied. En mars 2000, le Réseau provincial de recherche en gérontologie et gériatrie du Fonds de recherche en santé du Québec a offert à l'infirmière Louise Lévesque la direction de l'Axe de recherche sur les soignants familiaux, qui regroupe des médecins, des psychologues, des sociologues et d'autres disciplines. En se rappelant l'offre qu'on lui a faite, elle lance en riant : « Ne me dites pas que les infirmières ne sont pas reconnues! »

Et les personnes âgées? Que leur réserve l'avenir?

Bien que la gérontologie, la gériatrie ainsi que les soins infirmiers aux personnes âgées et à leurs familles aient acquis une reconnaissance en tant que champ d'études spécialisé, les personnes âgées ignorent ce que leur réserve l'avenir en ce qui a trait aux services et aux soins de santé. Notre société saura-t-elle leur offrir des soins de qualité adaptés à leur situation de santé parfois fragile? « Il y aura des combats importants à livrer, souligne Louise Lévesque. Le premier, sur le plan des préjugés, si tenaces, si insidieux : les personnes âgées coûtent cher au système de santé, consomment les services à outrance… Un autre combat touchera l'organisation des services, qui doivent tenir compte des nouvelles réalités sociales de ce groupe d'âge et, le plus important, sera celui mené sur le plan éthique, où la discussion portera sur la nécessité d'investir dans la santé des jeunes ou des " vieux ". »

Louise Lévesque à la retraite? Un jour, sans doute, mais il lui reste quelques projets auxquels elle souhaite apporter sa contribution. Elle croit à l'importance d'établir des partenariats internationaux en recherche infirmière afin que les infirmières s'allient pour combattre sur tous les fronts : ceux de la santé des personnes âgées (majoritairement des femmes), de la pauvreté et de la violence. Ça vous rappelle la Marche mondiale des femmes? « N'oublions pas que la plupart des infirmières, au Québec, sont d'abord et avant tout des femmes », rappelle Louise Lévesque. Elle marche, quant à elle, depuis quarante ans.