Insigne du mérite 2001

Carolyn Joan Pepler

Le parcours peu commun de Carolyn Joan Pepler

Carolyn Joan Pepler
Carolyn Pepler

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Gilles Fréchette
 

Carolyn Pepler n'a jamais été une infirmière comme les autres. En 50 ans de carrière, elle n'a passé que très peu de temps à prodiguer des soins. Elle a pourtant joué un rôle de premier plan dans le développement des compétences et l'avancement des connaissances en sciences infirmières. L'Insigne du mérite 2001 vient couronner la carrière de cette pionnière de l'enseignement universitaire et de la recherche clinique au Canada.

PAR KARINE FORTIN
Quand elle a choisi de devenir infirmière, dans les années 1950, Carolyn Pepler était loin de se douter qu'elle passerait la plus grande partie de sa carrière à l'université! Pour la jeune femme qu'elle était, la profession de soignante semblait toute désignée. « J'aimais les sciences et je voulais me rendre utile. Et puis, j'avais très envie de voyager. Je me suis donc inscrite en nursing sans trop savoir où cela me mènerait », raconte-t-elle en souriant. C'est l'époque des programmes d'alternance travail- études. Ainsi, après un an d'études préparatoires à l'Université Queen's, de Kingston, Carolyn Pepler quitte l'Ontario pour faire un stage à l'Hôpital Général de Montréal où elle passe trois ans au chevet des malades.

Après l'obtention de son baccalauréat à l'Université Queen's, alors que la plupart de ses collègues entament une carrière de soignante, elle se tourne plutôt vers l'enseignement et devient instructrice clinique à l'Hôpital Général de Montréal. Elle n'a pratiquement pas d'expérience, et ses élèves ont presque le même âge qu'elle. Mais ses supérieurs ont vu juste : c'est une éducatrice-née. À 22 ans, elle l'ignore encore, mais sa voie est tracée. « J'ai essayé à de nombreuses reprises de me faire embaucher comme clinicienne. Mais le hasard me ramenait toujours à l'enseignement. J'ai fini par comprendre que c'était mon destin professionnel », souligne-t-elle.

En 1960, elle décide de partir à la découverte du vaste monde. Elle atterrit chez son oncle, à Mombasa, au Kenya, et se met en quête d'un travail. Le poste de sister tutor étant le seul offert à l'hôpital, l'enseignement occupe une fois de plus la majeure partie de son temps. Pendant ses congés, elle trouve le temps de visiter l'Afrique australe.

Une professeure hors pair

Après 18 mois de soleil, elle revient au pays et décroche un poste au Joyce Memorial Hospital de Shawinigan. Elle travaille sans relâche, au bloc opératoire et dans la salle de réveil. « Heureusement que mes patients ne parlaient pas beaucoup, parce que mon français était pas mal boiteux », rigole-t-elle. Elle s'adapte néanmoins sans difficulté à la région, mais l'enseignement lui manque.

Quand l'Université du Nouveau-Brunswick lui offre une charge de cours, elle déménage à Frédéricton sans hésitation. Elle y restera 23 ans, dont quatre seront consacrés à la poursuite de ses études. « J'ai enseigné à tous les niveaux du programme, tant au chevet des patients qu'en classe. Certaines étudiantes au baccalauréat m'ont même eu comme professeure à plusieurs reprises au cours de leurs études. » Elle s'implique dans la vie communautaire, remplace occasionnellement l'entraîneur d'athlétisme et accompagne les étudiants dans des tournois sportifs. « J'ai eu énormément de plaisir à côtoyer les jeunes, à redécouvrir avec eux les rudiments de la profession, à développer leur sens critique et leur esprit scientifique. » Pour elle, ce qui importe, c'est de poser des questions, de faire des liens entre les concepts, entre les disciplines. Son approche est fondée sur les trois piliers des sciences infirmières : les soins, la recherche et la transmission des connaissances.

Premier contact avec la recherche

Au moment de son embauche par l'Université du Nouveau-Brunswick, Carolyn Pepler ne possédait qu'un diplôme universitaire de premier cycle. Cependant, dans cet établissement, on exigeait des professeurs qu'ils soient titulaires d'une maîtrise. « J'avais trois ans pour obtenir mon diplôme de second cycle. Or, à l'époque, la recherche en sciences infirmières en était à ses balbutiements au Canada. Trois ou quatre universités seulement offraient des programmes d'études supérieures dans ce domaine. Et ils ne correspondaient pas vraiment à mes intérêts. »

En 1965, elle s'inscrit à la Wayne State University à Détroit, au Michigan. Son mémoire porte sur la formation préopératoire des patients : « Dans le temps, on hospitalisait les gens plusieurs jours avant leur opération, pour les préparer physiquement et psychologiquement, relate-t-elle. Mais les effets bénéfiques de cette pratique n'étaient pas documentés. Certains craignaient même qu'un séjour prolongé en milieu hospitalier provoque plutôt de l'anxiété chez les patients. » Elle passe plusieurs mois à observer les réactions des patients au comportement des infirmières pour pouvoir déterminer le moment et la manière le plus appropriés pour aborder les questions délicates avec les malades. Conclusion? « Mon étude est vieille de 35 ans. Mais l'approche que j'avais retenue ressemble un peu à ce qu'on fait au Québec depuis le virage ambulatoire », révèle-t-elle avec une pointe de fierté dans la voix.

Après deux ans aux États-Unis, elle retrouve ses étudiantes canadiennes avec plaisir. Mais son expérience de recherche l'a marquée. Et elle a encore envie de voyager. Elle profite d'une année sabbatique pour s'envoler vers l'Écosse dans le cadre d'un programme de recherche et d'internat à la Royal Infirmary d'Édimbourg. « C'est là que j'ai découvert le domaine de la recherche. Par la suite, l'envie d'aller plus loin ne m'a plus lâchée », avoue-t-elle. Elle rentre pourtant au pays, reprend ses activités professorales, siège à un comité consultatif sur la formation en sciences infirmières et parcourt le pays pour animer des ateliers ou visiter des établissements universitaires. « J'étais vraiment très occupée et j'aimais beaucoup mon travail. L'idée d'obtenir un doctorat ne s'est pas imposée tout de suite. »

Ce n'est qu'en 1980 qu'elle réunit enfin les conditions de son retour à la recherche : « J'avais des exigences très précises. Mon projet était bien défini, et je voulais absolument travailler avec une personne en particulier, à la Michigan University of Ann Arbor. Et j'avais besoin de financement. À ma grande surprise, toutes mes demandes ont été acceptées. Je ne pouvais pas reculer! » Elle complète d'abord un certificat en gériatrie avant de commencer sa thèse sur le rôle du toucher dans les soins aux personnes âgées en centre d'hébergement. Le projet l'emballe, mais après trois ans d'études à temps plein, elle doit rentrer au Nouveau-Brunswick pour conserver son poste de professeure. Elle enseigne à temps plein, le jour, et consacre ses soirées à la rédaction de sa thèse. Le week-end, elle fait l'aller-retour Frédéricton-Toronto pour soigner sa mère mourante. Elle soutient néanmoins sa thèse avec brio, en juin 1984, quatre ans à peine après le début de son projet.

Une chercheuse hors normes

L'Université McGill et l'Hôpital Royal Victoria lui offrent un poste conjoint dès le lendemain de la remise de son diplôme. « C'était l'emploi de mes rêves, une synthèse de la recherche clinique, de la pratique et de l'enseignement » avoue-t-elle. Elle refuse à contrecœur, par loyauté envers l'Université du Nouveau-Brunswick. Mais après 23 ans d'enseignement, elle se sent mûre pour une nouvelle carrière. Elle tente pendant deux ans de se tailler une place en recherche appliquée, dans sa province d'adoption, avant de rappeler le doyen de la Faculté des sciences infirmières de l'Université McGill. Elle est immédiatement nommée « professeure associée et consultante à la recherche en sciences infirmières ». C'est un poste à inventer, taillé sur mesure pour elle.

Sa mission est triple. Elle doit susciter l'intérêt des infirmières du Royal Victoria pour la recherche clinique, encadrer leurs travaux et trouver du financement pour mener à terme ses propres projets. « Tout était à faire », souligne-t-elle. Son travail s'appuie sur deux prémisses : une multitude de questions fondamentales demeurent sans réponses ; et la recherche ne doit pas être réservée aux titulaires de doctorat. « Les cliniciennes venaient me soumettre leurs questions ou leurs problèmes cliniques, et nous élaborions ensemble un projet réalisable. Parce qu'elles étaient ancrées dans la pratique, nos recherches donnaient presque toujours des résultats concrets, applicables ». Ainsi, une étude menée par Lucie Doyle et Michelle Fortier a permis de réduire de façon appréciable la quantité de sang rejeté lors des prises de sang postopératoires sur des personnes ayant subi une transplantation du rein. Une autre a mené à l'élaboration d'un programme d'éducation destiné aux patients irradiés à la suite d'une transplantation de la moelle osseuse.

À l'Hôpital Royal Victoria et à l'Université McGill, Carolyn Pepler a touché à tous les domaines des sciences infirmières, entre autres la gériatrie, la sidologie, les traitements postopératoires, les soins à domicile, le contrôle de la douleur et les soins intensifs. Et la liste de ses publications est on ne peut plus impressionnante. « J'ai eu une carrière vraiment fascinante, mais très peu conventionnelle. La plupart des chercheurs passent leur vie à approfondir un sujet. Ils sont rarement aussi éparpillés que moi! », confie-t-elle. Elle a néanmoins le sentiment d'avoir fait avancer les choses, autrement : « Je crois que peu d'infirmières cliniciennes que j'ai côtoyées auraient eu le soutien nécessaire pour poursuivre leurs recherches si je n'avais pas été là. »

Une femme engagée

La réputation professionnelle de Carolyn Pepler déborde largement des murs de l'Hôpital Royal Victoria et de l'Université McGill. À 65 ans, elle est encore membre d'une bonne douzaine d'associations professionnelles à l'échelle nationale et fait partie du comité de lecture d'une multitude de publications portant sur la pratique infirmière. Elle siège au conseil du CLSC Métro et compte parmi les membres du comité de la qualité des services de cet établissement. Depuis 1987, elle consacre une part importante de son temps au Yellow Door, un établissement du centre-ville de Montréal qui offre des services d'accompagnement et de la compagnie aux personnes âgées isolées. À titre de présidente, elle a joué un rôle de premier plan dans le renouvellement de la direction de cet organisme et dans la stabilisation de sa situation financière.

Ceux qui l'ont côtoyée la considèrent comme un modèle inspirant : une femme de tête et de cœur, qui a repoussé les limites de sa profession en prenant la place qui lui revenait. Tous reconnaissent aussi son rôle déterminant dans le développement de la recherche infirmière au Canada, notamment grâce à la mise sur pied du premier programme de doctorat conjoint au Québec, à l'Université McGill et à l'Université de Montréal. Elle mesure le chemin parcouru et envisage l'avenir avec optimisme : « De plus en plus d'infirmières sont outillées pour jouer un rôle de pivot dans le système. En se concentrant sur la santé et non plus sur la maladie, en s'engageant dans la communauté, elles font ce qu'aucun autre professionnel de la santé ne pourrait faire. »

Elle a quitté son poste au Royal Victoria en décembre 2000. Quelques jours plus tard, elle acceptait de diriger -par intérim - l'École des sciences infirmières de l'Université McGill. « Jusque là, j'avais pourtant très bien réussi à me tenir loin des postes administratifs. Cette fois, je n'ai pas pu me dérober », dit-elle en riant. Son mandat s'est terminé en juin dernier. Même si l'expérience a été fort enrichissante, elle n'est pas fâchée d'être libérée de certaines responsabilités.

« C'est la deuxième fois que je prends ma retraite cette année. J'espère que c'est la bonne », affirme-t-elle. Elle conserve malgré tout un bureau à la Faculté, d'où elle continue à diriger les travaux de ses dernières étudiantes de doctorat. « Poursuivre mes travaux de recherche, voyager, faire du tai-chi, trouver du plaisir dans ce que je fais, c'est ainsi que je conçois ma retraite. »