Insigne du mérite 1986

DEUX INFIRMIÈRES HONORÉES

Terminée sur une note vibrante d'émotions, la première journée des délibérations a valu, lors de la cérémonie de la remise de l'Insigne du mérite de l'Ordre, une ovation retentissante à Mmes Mildred N. Charlton et Denise Lalancette, toutes deux honorées en 1986. Nursing Québec a interviewé ces deux infirmières qui, par leur apport, ont rehaussé la profession et servent aujourd'hui de modèle à l'infirmière québécoise.

> ENTREVUE
Denise Lalancette : Une leader-née
Par Nicole Rodrigue

Denise Lalancette

Denise Lalancette
Denise Lalancette

Madame Lalancette a apporté une contribution importante, non seulement dans le domaine de l'enseignement des sciences infirmières, mais dans celui de l'ensemble des sciences de la santé au Québec. Elle s'est fortement impliquée dans le réseau québécois des Affaires sociales, et elle dirige depuis 1979 le Département des sciences infirmières à la Faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke. Madame Lalancette détient une maîtrise en sciences du nursing de la Boston University.

Mildred N. Charlton ou la voix des oubliés

Mildred N. Charlton
Mildred N. Charlton

Par Nicole Rodrigue

Il est des êtres que rien n'arrête, des êtres qui se dépassent « naturellement », des êtres qui, dans le respect des autres, réussissent à servir et à donner. Mildred N. Charlton fait partie de cette race d'hommes et de femmes. Une race authentique, vraie, solide. Une race qui sait ce qu'elle veut, qui fuit la facilité et la routine, ne craignant ni les hostilités, ni les préjugés pour défendre sa cause quelle quel soit. Mildred N. Charlton a choisi, elle, la cause des oubliés, des laissés-pour-compte.

Née sur la Côte-Nord, cette modeste infirmière, dans l'ombre, a pourtant travaillé avec acharnement pour ceux qui ont longtemps été associés aux mauvaises mœurs, au » péché mortel », À l'affût des dernières découvertes, attachée à ses connaissances, jalouse de ses « privilèges » d'infirmière responsable, à large manœuvre, « Mildred N. Charlton, écrivait le Dr Georges Tarjan, du ministère des Affaires sociales, est une des meilleures infirmières qui aient jamais travaillé dans le domaine des maladies transmises par voie sexuelle au Québec. »

Circonscrire le danger

Pionnière dans la lutte contre les MTS, cette Québécoise, qui recevait son diplôme d'infirmière en 1940 a, en effet, largement balisé le chemin cahoteux des maladies « honteuses » de la guerre et de l'après-guerre. On n'a qu'à imaginer la clinique antivénérienne dont elle avait la charge à titre d'infirmière responsable, et parfois même sans secrétaire, en plein cœur de Québec, retraite où matelots, soldats et prostituées et bien d'autres individus pouvaient espérer quelque remède. Logée six ans à l'hôpital du Saint-Sacrement, puis 30 ans à l'Hôtel-Dieu de Québec pour le compte du ministère provincial de la Santé qui la charge de mettre sur pied cette deuxième clinique, Mildred N. Charlton aura répondu à plus de 10 500 bénéficiaires. Intégrée au Département de santé communautaire de l'hôpital du Saint-Sacrement en 1978, à la suite de la décision du Ministère d'abolir les cliniques anti-vénériennes, cette femme terminera sa carrière au sein de l'équipe du Service des maladies infectieuses jusqu'à son départ en 1981. Elle en profitera pour élaborer un ouvrage traitant des principales maladies transmises sexuellement et pour instruire infirmières et médecins du D.S.C., de l'unité de médecine familiale et du CLSC. sur ce sujet. Durant plus de 40 ans, elle aura donc travaillé non seulement au traitement de la maladie vénérienne, mais également à la prévention et à l'éducation, nonobstant le problème très ancré des préjugés défavorables à l'égard des M.T.S. Car bien au-delà des changements sociaux et des révolutions sexuelles, ces préjugés, selon elle, perdurent et empêchent encore aujourd'hui une « prise de conscience collective éclairée, génératrice d'attitudes plus réalistes ».

Au terme d'une carrière qu'elle met encore au service de la communauté par le biais de conférences et de participations diverses, Mildred N. Charlton, toujours modestement, reconnaît avoir aidé à « circonscrire le danger ». Car la « simple infirmière », qui, selon son expression, a eu « la chance extraordinaire » d'aimer ce qu'elle a toujours fait, de travailler avec une « entière liberté » sous le contrôle de patrons exigeants mais éclairés et « exceptionnels », dira-t-elle devant l'auditoire à l'AGA, a aussi enseigné durant 20 ans en hygiène générale, maladies infectieuses et dermatologie à l'École des infirmières de l'Hôtel-Dieu de Québec. C'est à la suite d'études post-scolaires en épidémiologie et maladies vénériennes, en 1950, à Philadelphie que cette vocation a pris forme. Excellente communicatrice, cette travailleuse acharnée sera toute sa vie invitée à partager ses connaissances, ce qu'elle ne manquera pas de faire non seulement pour participer sur le plan provincial au changement de toute une philosophie de travail reconnue par des institutions aussi prestigieuses que l'Organisation mondiale de là santé, mais également pour le mieux-être de la population à sa base. Ses écrits, conférences et participations à des émissions de radio et de télévision en témoignent.

Le bilan de sa vie professionnelle se résume difficilement. Mais cette déclaration parle d'elle-même :... « Toutes mes énergies ont véritablement été consacrées à la problématique des maladies transmissibles sexuellement au sein de la collectivité. Le travail effectué en clinique visait l'approche médico-sociale dans les soins dispensés aux clients, l'application des mesures épidémiologiques propres à chacune des maladies en cause, le suivi post-traitement et la diffusion de l'information pertinente. » Des soins infirmiers individuels de A à Z, précisait-elle en entretien privé.

Une femme admirable

Lors de la cérémonie qui la consacrait récipiendaire de l'Insigne du mérite de l'Ordre, France Collin, présidente de la Corporation des infirmières et infirmiers de la région de Québec Rive-Nord, présentait Mme Charlton en ces termes : « Elle a su intégrer dans sa pratique l'approche globale, les soins de santé primaires et l'individualisation bien avant que ces concepts soient véhiculés. » Et elle ajoutait encore : « Pour Mme Charlton, être à la fine pointe des recherches et des développements dans son champ d'activité est une obligation professionnelle. Nous ne pouvons qu'admirer cette femme, cette infirmière, cette personnalité. Une collègue disait d'elle : « II est de ces personnes que l'on ne peut rencontrer sans qu'elles éveillent en nous des sentiments d'admiration. Leur ténacité, leur compétence, leur vivacité font de ces spécialistes des experts hautement reconnus. Mme Charlton, par sa forte personnalité, tout à fait colorée, est passée facilement au rang de ceux-ci. »

Quand je lui ai aussi demandé ce qui lui avait été le plus cher dans sa carrière de plus de 40 ans, elle m'a simplement fait cette réponse : « Avoir évité des complications graves, avoir apporté de la sécurité aux personnes; en somme, avoir fait mon possible. »

Dans l'ombre, sans éclat, Mildred N. Charlton a franchi les murs de l'anonymat en se consacrant quotidiennement au service des autres. « Contre vents et marées, a-t-elle conclu dans son allocution, j'ai cru en la noblesse de notre métier, en sa pérennité, j'y crois encore et mon sentiment d'appartenance est demeuré inaltéré. »

Mildred N. Charlton est non seulement une infirmière modèle, mais une grande dame!