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L'infirmière et les problèmes d'abus de substances intoxicantes : responsabilités déontologiques

Le problème de la toxicomanie touche la profession infirmière tout comme la population en général. L'abus de substances intoxicantes par l'infirmière lorsqu'elle exerce sa profession constitue un problème grave et complexe puisqu'il affecte ses facultés et met ainsi en danger la santé et la sécurité du public, des autres membres de l'équipe de soins et d'elle-même.
Cette chronique vise à bien circonscrire les responsabilités déontologiques des infirmières en regard des problèmes d'abus liés aux substances intoxicantes.

Appropriation de médicaments ou autres substances

L'article 13 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers précise que « l'infirmière ou l'infirmier ne peut s'approprier des médicaments ou autres substances, notamment des stupéfiants, une préparation narcotique ou anesthésique ou tout autre bien appartenant à une personne avec laquelle il est en rapport dans l'exercice de sa profession ».

S'approprier implique qu'une personne acquiert le bien d'autrui. Le vol peut s'effectuer directement, par exemple en prenant des ampoules complètes ou des doses restantes de morphine. Différentes stratégies ou subterfuges sont aussi utilisés en vue de s'approprier des substances contrôlées ou non. À cette fin, une infirmière peut se proposer constamment pour administrer les analgésiques aux clients de ses collègues ou encore inscrire de fausses informations dans les dossiers des clients ou sur les feuilles de contrôle des narcotiques tels que des noms fictifs de clients.

De plus, il n'est pas rare de constater que la substitution, c'est-à-dire le remplacement d'une substance intoxicante par autre chose comme de l'eau stérile, est employée pour s'approprier des substances. Vous est-il possible d'imaginer qu'un client souffrant des suites d'une chirurgie orthopédique reçoive une injection de solution saline plutôt que du Démérol pour soulager sa douleur? Comme ce geste porte directement préjudice au client, le Comité de discipline est très sévère dans la détermination d'une sanction à l'endroit de l'infirmière reconnue coupable d'avoir substitué des produits.

État compromettant la qualité des soins et des services

Il est du devoir de l'infirmière de s'abstenir d'exercer sa profession lorsqu'elle est dans un état susceptible de compromettre la qualité des soins et des services. L'article 16 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers mentionne que « l'infirmière ou l'infirmier est dans un état susceptible de compromettre la qualité des soins et des services notamment s'il est sous l'influence de boissons alcooliques, de stupéfiants, d'hallucinogènes, de préparations narcotiques ou anesthésiques ou toute autre substance pouvant produire l'ivresse, l'affaiblissement ou la perturbation des facultés ou l'inconscience ».

Les clients sont en droit de s'attendre à recevoir des soins sécuritaires et à ce que l'infirmière qui les soigne soit en état d'exercer sa profession. La complexité des soins, la nature des décisions à prendre de même que des interventions souvent à haut risque exigent de l'infirmière une vigilance constante et font en sorte que son jugement et ses aptitudes ne doivent pas être affectés.

Le fait d'exercer sa profession en ayant les facultés affaiblies par l'usage de drogues, d'alcool ou toute autre substance est reconnu par le Comité de discipline comme l'une des infractions les plus graves d'un point de vue professionnel compte tenu du risque élevé de préjudice à la clientèle.

La sécurité des clients

L'article 42 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers précise que lorsque la sécurité d'un client est en jeu ou s'il y a un risque pour la clientèle, « l'infirmière ou l'infirmier doit, dans le cadre de ses fonctions, prendre les moyens raisonnables pour assurer la sécurité des clients, notamment en avisant les instances appropriées ».

Si une infirmière détecte chez une collègue des signes de consommation ou d'exercice sous influence tels que labilité émotionnelle, yeux rouges ou larmoyants, tremblements, etc., elle doit agir notamment en signalant la situation à une autorité compétente. Généralement, lorsque des signes d'abus sont observés dans le milieu de travail, l'infirmière est déjà aux prises avec un sérieux problème d'abus de substances intoxicantes.

En plus d'assurer la sécurité des clients, le fait de signaler la situation permet à l'infirmière qui a un problème de toxicomanie de bénéficier d'une intervention précoce et, par conséquent, lui faciliter l'accès à des programmes de réhabilitation.

Par ailleurs, l'infirmière ayant un problème de toxicomanie est susceptible de s'approprier des drogues à même les réserves de son employeur. Bien que d'autres professionnels, tels que les pharmaciens, ont des responsabilités en matière de contrôle des narcotiques, les infirmières doivent s'assurer que des mesures de contrôle strictes soient mises en place et suivies rigoureusement afin de prévenir ou détecter toute situation d'appropriation.

Les responsabilités déontologiques des infirmières en regard des problèmes d'appropriation ou d'usage de substances intoxicantes chez une infirmière visent à protéger le public. En plus de réduire les risques pour la clientèle, le dépistage et la gestion précoces de tels abus chez une infirmière permettent une approche axée sur sa réhabilitation.

Sylvie Truchon, syndic


Association des infirmières et infirmiers du Canada. Abus de substances intoxicantes et chimiodépendance chez les infirmières, Ottawa, AIIC, 2002.

Association des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick. Reconnaître et gérer les problèmes d'abus de substances intoxicantes au sein de la profession infirmière, Frédéricton, AIINB, 2003.

Code de déontologie des infirmières et infirmiers, (2003) 135 G.O. II, 98; (2005) 137 G.O. II 2961, articles 13, 16 et 42.

Larouche, R. La gestion des ressources infirmières aux prises avec des problèmes d'abus d'alcool ou de drogues : le modèle triple « i », Cap Rouge, Gescosoinf, 1994.

Valois, s. « Des infirmières toxicomanes dans leur milieu de travail, une étude phénoménologique (mémoire) », Montréal, Université de Montréal, 1999.

 

Cette chronique a été publiée dans Le Journal, septembre/octobre 2006, vol. 4, no 1.