Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Été 2022

À propos de l’administration sécuritaire des médicaments: application de la norme au quotidien

Saurez-vous discerner le vrai du faux et identifier les principes et règles à respecter?

Julie Gélinas, inf., B. Sc. inf., M. Éd. et Joanie Belleau, inf., M. Sc.

À propos de l’administration sécuritaire des médicaments: application de la norme au quotidien
Mythes et réalités | À propos de l’administration sécuritaire des médicaments: application de la norme au quotidien

En janvier 2021, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) a publié sa toute première norme d’exercice afin de répondre à sa mission première de protection du public. Ainsi, la Norme d’exercice : Administration sécuritaire des médicaments vient préciser les responsabilités des infirmières et infirmiers en ce qui concerne leurs obligations déontologiques et ce, peu importe le milieu de soins où elles et ils exercent. 

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01. Il m’est possible d’administrer une dose inférieure d’opiacé si, selon mon jugement clinique, j’estime que la dose prescrite représente un risque pour mon client naïf aux opiacés.

 

Réponse : Faux

L’infirmière ne peut pas modifier le dosage prescrit, que ce soit à la hausse ou à la baisse. Elle doit respecter l’ordonnance, comme précisé au principe 7 : « L’infirmière doit administrer le médicament en respectant tous les éléments précisés dans l’ordonnance ». Toutefois, si l’infirmière n’est pas en accord avec l’ordonnance, celle-ci doit communiquer avec le prescripteur, comme l’indique la règle 7.2 : « S’abstenir d’administrer le médicament et communiquer les constats de son évaluation au prescripteur lorsqu’il y a des risques pour le client ». Elle devrait transmettre son évaluation au prescripteur, notamment sa connaissance du client et ses préoccupations quant au dosage prescrit, comme précisé au principe 3 : « L’infirmière doit s’assurer que l’ordonnance est complète, claire et appropriée pour le client. Elle clarifie toute ambiguïté auprès du prescripteur ou lui transmet toute préoccupation ». Sachant que le client est naïf aux opiacés, il est également important que l’infirmière exerce la surveillance requise pour le client, comme décrit au principe 5 : « L’infirmière doit déterminer, planifier et assurer la surveillance clinique de l’état de santé du client à qui elle administre un médicament. Elle ajuste la surveillance au besoin ». En terminant, rappelons que l’infirmière doit consigner au dossier du client ses interventions, dont ses communications, comme prévu au principe 10 : « L’infirmière doit consigner les renseignements pertinents liés au processus d’administration du médicament dans les outils de documentation prévus à cet effet ».

 

02. Mon client a une perfusion en cours comprenant un médicament qui ne sera pas terminée à la fin de mon quart de travail. Le médicament doit être administré en continu. Ainsi, pour éviter que le client se retrouve sans médicament pendant une certaine période, la bonne pratique est de préparer à l’avance un nouveau sac de soluté contenant le médicament prescrit et, surtout, de bien l’identifier. Ainsi, l’infirmière qui prendra la relève pourra changer le sac vide pour le nouveau en toute sécurité.

 

Réponse : Faux

Cette situation comporte des risques et n’est donc pas une bonne pratique. Le principe 8 – « [l]’infirmière doit préparer et administrer le médicament selon les normes de pratique et les principes scientifiques généralement reconnus »–réfère à tout ce qui entoure la préparation du médicament. Dans la situation présente, la règle 8.5 ne serait pas respectée : « Administrer le médicament que l’infirmière a préparé elle-même. Sinon, lorsque la préparation nécessite d’être réalisée par un tiers (ex. : sac de soluté préparé par une compagnie, antibiotique intraveineux préparé par une technicienne en pharmacie), s’assurer qu’il est bien identifié avant de l’administrer. Dans le cas contraire, veiller à obtenir ou à préparer une nouvelle dose ». La préparation par le service de la pharmacie ou par la compagnie s’effectue dans un environnement contrôlé, ce qui n’est pas le cas dans une unité de soins. Par ailleurs, la situation clinique d’un client pourrait nécessiter une réponse rapide pour lui administrer un médicament. Ainsi, « [d] ans des situations d’urgence ou exceptionnelles (ex. : réanimation cardiorespiratoire), l’infirmière peut administrer un médicament préparé par une autre personne. Dans ces situations, les deux intervenants doivent documenter leurs actions respectives (ex. : préparateur et administrateur) ».

 

03. Il n’est pas permis de prendre des ordonnances transmises par texto, car elles ne sont pas valables.

 

Réponse : Faux

Une infirmière ou un infirmier qui reçoit une ordonnance par texto devra la considérer au même titre qu’une ordonnance verbale et la consigner au dossier. En effet, comme précisé à l’article 20 du Règlement sur les normes relatives aux ordonnances faites par un médecin, une communication planifiée entre deux professionnels ou entre un médecin et une personne habilitée faite au moyen d’un texto à l’aide d’un appareil mobile constitue une ordonnance verbale.

Ainsi, cette situation fait référence au principe 3 : « L’infirmière doit s’assurer que l’ordonnance est complète, claire et appropriée pour le client. Elle clarifie toute ambiguïté auprès du prescripteur ou lui transmet toute préoccupation. » En plus de respecter ce principe, l’infirmière doit redoubler de vigilance, comme il est précisé aux règles 2.3 « Faire preuve d’une vigilance accrue lors de la transcription inévitable d’une ordonnance et en cas de prise de connaissance d’une ordonnance transcrite » et 3.5 « S’assurer, en présence d’une ordonnance verbale, de prendre les moyens pour bien comprendre les directives du prescripteur (ex. : faire répéter l’ordonnance obtenue par téléphone) et en consigner par écrit tous les éléments », car le risque est plus grand lors d’une transcription inévitable, d’autant plus en présence d’une ordonnance verbale.

En ce qui concerne la façon de consigner au dossier l’ordonnance obtenue par texto, l’infirmière ou l’infirmier doit respecter les directives émises dans son organisation, le cas échéant. Celles-ci peuvent se retrouver dans des politiques et procédures, par exemple, et différer d’un établissement à l’autre. Pour en savoir plus, le service des archives et le responsable de télésanté de l’établissement sont de bonnes ressources à consulter, tant pour la consignation de l’ordonnance obtenue par texto que pour l’utilisation des technologies de l’information et des communications.

 

04. Vous êtes infirmière dans une résidence pour personnes âgées semi-autonomes. L’un de vos clients est de retour d’un séjour à l’hôpital à la suite d’une chute. De nombreux ajustements de médicaments ont été faits par le médecin de l’hôpital et transmis à la pharmacie communautaire. Le client reçoit sa médication par Dispill et ce sont les préposés aux bénéficiaires de la résidence qui distribuent les médicaments. À la demande d’un préposé, vous vous rendez à la chambre de votre client, car celui-ci refuse de prendre la médication. Il dit ne pas reconnaître le comprimé se trouvant dans son Dispill comme étant son Coumadin et refuse de le prendre. Puisque le médecin a fait des ajustements à la médication et que le pharmacien a procédé à ceux-ci dans le Dispill, vous n’avez pas de vérifications supplémentaires à faire.

 

Réponse : Faux

Dans un cas comme celui-ci où l’infirmière ne procède pas elle-même à l’administration du médicament pour le client qui est sous sa responsabilité, elle se doit de porter un jugement sur sa situation clinique et déterminer le besoin d’évaluation, de surveillance et de suivi, en plus de transmettre les directives infirmières appropriées pour assurer sa sécurité. La connaissance du profil pharmacologique du client lui permet de déterminer le plan de soins approprié à sa condition, notamment quant à la surveillance à effectuer. Les principes et règles énoncés dans la norme peuvent guider l’infirmière pour une administration sécuritaire des médicaments à ses clients par les non-professionnels.

Bien que l’ordonnance ait fait l’objet d’un traitement par un pharmacien, comme indiqué au principe 2 : « L’infirmière doit prendre connaissance du médicament à administrer à partir de l’ordonnance originale la plus récente ou d’une source ayant fait l’objet d’un traitement par un pharmacien. Sinon, elle doit effectuer les vérifications nécessaires pour s’assurer de la validité de l’ordonnance ». Il est tout de même important pour l’infirmière, comme le précise la règle 2.2, de « [d]émontrer une vigilance accrue lors des moments de transition qui sont propices à des modifications d’ordonnances (ex. : à l’admission, au changement de condition du client ou de sa médication, lors d’un transfert, au congé) afin de s’assurer que le médicament à administrer est conforme à l’ordonnance la plus récente ». Le client a été hospitalisé et des ajustements ont été faits dans sa médication. Dans un objectif de sécurité, l’infirmière peut communiquer avec le pharmacien pour vérifier que les changements faits au Dispill sont conformes à la dernière ordonnance et transmettre ses préoccupations ou évaluations. Dans cette situation, il est fort possible que le client n’ait pas été informé ou encore, que celui-ci n’ait pas compris les changements à venir dans sa médication lorsqu’il était de passage à l’hôpital. Ainsi, « [l]’infirmière doit transmettre les informations pertinentes au client tout au long du processus d’administration du médicament, puis s’assurer de son implication et de sa compréhension », comme précisé au principe 6. Il est nécessaire de « [c]onsidérer le client comme un partenaire central et essentiel en vérifiant ses besoins, dans le but de répondre aux objectifs thérapeutiques visés et de prévenir les erreurs de médicaments », comme le précise la règle 6.1. En effet, le client est lui-même un excellent filet de sécurité pour prévenir les erreurs de médicaments; il est donc primordial de discuter avec lui et de tenir compte de ses inquiétudes.

 

05. Vous êtes infirmière dans une clinique externe de santé mentale. L’un de vos clients vient une fois par mois pour une injection d’antipsychotique. Son rendez-vous est prévu la semaine prochaine. Vous avez reçu une nouvelle ordonnance pour lui. Cependant, à la lecture de celle-ci, vous remarquez qu’un nouvel antipsychotique a été prescrit en remplacement de celui qu’il prend actuellement. Toutefois, vous considérez que le dosage prescrit n’est pas approprié à la condition du client. Par sécurité pour le client, il est préférable que vous n’administriez pas ce médicament.

 

Réponse : Vrai

En effet, comme le mentionne le principe 3, « [l]’infirmière doit s’assurer que l’ordonnance est complète, claire et appropriée pour le client. Elle clarifie toute ambiguïté auprès du prescripteur ou lui transmet toute préoccupation ». Aussi, selon le principe 4, « [l]’infirmière doit s’assurer d’avoir une connaissance suffisante du médicament, notamment ceux identifiés comme étant à risque dans son milieu de soins ». Dans ce cas-ci, l’infirmière possède des connaissances quant au médicament et plus particulièrement, la posologie usuelle selon le type de clientèle, comme indiqué dans la règle 4.1 « Posséder suffisamment de connaissances sur le médicament pour pouvoir l’administrer, notamment : […] la posologie usuelle selon le type de clientèle […] ». Ainsi, la connaissance du client et de la médication permet à l’infirmière de prendre la décision de ne pas administrer le médicament pour la sécurité du client. Elle doit alors contacter le prescripteur pour transmettre son évaluation de la situation. Si elle n’est pas en mesure de le joindre, elle pourrait alors contacter le pharmacien et également discuter de la situation avec ses collègues, afin de valider que ses inquiétudes sont bien fondées. Advenant que le prescripteur ne soit toujours pas joignable, il faut alors soupeser les avantages et les inconvénients de ne pas donner le médicament tel qu’il a été prescrit. Comme décrit au principe 1, « [l]’infirmière doit évaluer, tout au long du processus d’administration du médicament, la condition clinique afin d’anticiper et de reconnaître les changements de l’état clinique du client ». Ainsi, dans cette situation, l’infirmière qui connaît son client sera en mesure de prendre une décision dans l’intérêt de ce dernier, et pourrait alors ne pas respecter les principes et règles de la norme. En considérant les risques encourus si son client se retrouve sans médicament, l’infirmière pourrait estimer que le risque est trop grand de le laisser quitter la clinique sans qu’il reçoive de médicament. Dans les circonstances, l’infirmière pourrait décider d’administrer l’antipsychotique que recevait le client jusqu’à maintenant plutôt que de ne rien lui donner. Dans cette situation, l’infirmière est dans l’obligation de démontrer qu’elle a pris tous les moyens possibles pour contacter le prescripteur de même que toute autre démarche et évaluation l’amenant à prendre ses décisions. Ainsi, le respect du principe 10, « [l]’infirmière doit consigner les renseignements pertinents liés au processus d’administration du médicament dans les outils de documentation prévus à cet effet », est essentiel. Cette situation est un exemple d’exception à la norme.

 


Références

Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). 2020. Norme d’exercice : Administration sécuritaire des médicaments.

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