Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Printemps 2022

À propos de la maltraitance envers les enfants

Saurez-vous discerner le vrai du faux?

Claudia Hébert Beaudoin, inf.

À propos de la maltraitance envers les enfants
Mythes et réalités | À propos de la maltraitance envers les enfants

La pandémie a entraîné des répercussions majeures sur la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), notamment la baisse du nombre et le changement de type et de provenance des signalements. Le confinement a eu comme conséquence de dissimuler certains cas qui, normalement, auraient pu être dénoncés (Bilan des directeurs de la protection de la jeunesse, 2021). 

La pandémie a entraîné des répercussions majeures sur la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), notamment la baisse du nombre et le changement de type et de provenance des signalements. Le confinement a eu comme conséquence de dissimuler certains cas qui, normalement, auraient pu être dénoncés (Bilan des directeurs de la protection de la jeunesse, 2021).

Cliquez sur le + pour découvrir la réponse

 

01. Une mère se présente à l’urgence avec son bébé. Elle dit être connue de la DPJ. Vous n’aurez donc pas de signalement à faire, et ce, peu importe la raison de la consultation.

 

Réponse : Faux

Comme professionnelle de la santé, l’infirmière a l’obligation de signaler toute situation visée par la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ). En effet, « les professionnels travaillant auprès des enfants, les employés des établissements du réseau de la santé et des services sociaux, les enseignants, les personnes œuvrant dans un milieu de garde et les policiers doivent, dans l’exercice de leurs fonctions, signaler à la DPJ toutes les situations visées par la LPJ, et ce, même s’ils jugent que les parents prennent des moyens pour mettre fin à la situation. C’est à la DPJ d’évaluer si ces moyens sont adéquats » (MSSS, 2008). Cette responsabilité s’applique même en cas de secret professionnel, car la LPJ l’exige. Lors d’un signalement, la professionnelle de la santé peut transmettre les informations détenues si elle a des motifs de croire que le développement ou la sécurité de l’enfant sont compromis. L’infirmière doit signaler la situation qui la préoccupe qu’il s’agisse d’un doute ou d’une confirmation de l’une des situations suivantes : abandon, négligence, mauvais traitements psychologiques, sévices sexuels, incluant l’exploitation sexuelle, mauvais traitements, troubles de comportement sérieux, risque important d’être victime de négligence, de sévices sexuels ou de mauvais traitement, fugue, délaissement de l’enfant par ses parents à la suite d’un placement en vertu de la Loi sur les services de santé et les services sociaux.

Par ailleurs, il est faux de croire que l’infirmière doit révéler aux tuteurs de l’enfant le signalement effectué.

Même si la DPJ encadre déjà ces enfants, il importe d’informer les intervenants de toutes les situations nommées ci-dessus. Ne pas les signaler en raison de mesures déjà en place équivaudrait à ne pas appeler le cardiologue pour un patient suivi en clinique d’insuffisance cardiaque, déjà connu de ces services.

 

02. Vous notez des marques d’allure ecchymotique de coloration jaunâtre sur le thorax d’un enfant. Vous pouvez donc affirmer avec certitude que ces marques sont anciennes.

 

Réponse : Faux

La coloration des ecchymoses a longtemps été utilisée comme marqueur pour déceler le moment approximatif de l’évènement ayant amené cette trace sur le corps. Selon des études récentes, cette coloration ne peut traduire ni la force ni le moment de l’évènement en question. En effet, plusieurs facteurs peuvent jouer un rôle dans la teinte d’une ecchymose (Maguire et al., 2005). Des éléments tels que le type et la couleur de la peau, la prise de médication, les antécédents de santé, le type ou la profondeur du tissu atteint ainsi que l’âge peuvent être mis en cause dans l’apparition et la guérison des marques ecchymotiques.

Lorsque l’infirmière est témoin d’une telle situation, son rôle principal est de s’assurer de la sécurité de l’enfant. Elle n’a pas à déterminer quand et comment cette marque a été causée. Il revient à l’équipe médicale de dresser un portrait précis de la présentation clinique et de la chronologie des symptômes. Cependant, il est de la responsabilité de toutes les personnes soignantes d’être impliquées dans le processus du dépistage de la maltraitance.

 

03. Le trauma crânien non accidentel ou en contexte de maltraitance se remarque facilement dès l’étape du triage à l’urgence.

 

Réponse : Faux

La force impliquée dans le secouement peut entraîner des déchirures des veines ponts du cerveau, ainsi que des lésions à ses vaisseaux internes et ses neurones. Plusieurs types de saignement découlent de ce qui est parfois appelé le « syndrome du bébé secoué ». Toutefois, le principal est l’hématome sousdural (Joyce, Gossman et Huecker, 2022).

Il est possible que ce type de sévice ne laisse aucune trace externe sur le corps de l’enfant. Il n’est pas rare que la victime présente des vomissements, des périodes d’apnée, des troubles alimentaires, des crises de pleurs, de l’irritabilité ainsi que de la somnolence. En présence de l’une ou plusieurs de ces manifestations cliniques, les infirmières envisagent rarement de la maltraitance. En effet, ces manifestations cliniques n’étant pas exclusives et spécifiques au trauma crânien non accidentel, il est parfois difficile de les attribuer à de la maltraitance. En somme, il faut considérer chaque symptôme et non le minimiser. La maltraitance doit toujours faire partie des diagnostics différentiels à ne pas perdre de vue.

 

04. Il est inhabituel de voir des ecchymoses chez les bébés de moins de neuf mois.

 

Réponse : Vrai

La présence d’ecchymoses chez un bébé non mobile de façon autonome est exceptionnelle s’il a moins de six mois et rare chez celui de moins de neuf mois. Jusqu’à preuve du contraire, ces marques doivent alerter toute professionnelle de la santé qui en est témoin et être considérées comme suspectes. Évidemment, un accident peut survenir, mais un adulte devrait normalement avoir eu connaissance de l’évènement traumatique chez un enfant en si bas âge.

Les scientifiques déterminent très bien les lésions sentinelles comme une suspicion de mauvais traitement. Une ou plusieurs de ces lésions rapportées ou visualisées doivent être examinées et prises en charge rapidement. D’apparence banale, elles cachent, dans plus de 50 % des cas, des blessures plus profondes ou plusieurs autres lésions. Petska et Sheets (2014) définissent les lésions sentinelles ainsi :

Lésion mineure

  • Ne présente pas de blessure importante
  • Ne nécessite pas de traitement
  • Guérit rapidement et complètement
  • Exclut les petites abrasions ou les rougeurs transitoires
  • Concerne les situations suivantes : ecchymose, lésion buccale, brûlure mineure, blessure musculosquelettique

Lésion visible à l’œil (ou détectable) par la personne responsable de l’enfant

Constatée ou rapportée

Lésion chez l’enfant non mobile (precruising infant)

Lésion suspecte de maltraitance car sans explication médicale ou évènement non intentionnel clair et plausible

Lorsque ce type de blessure est visualisé ou rapporté, l’évènement causal doit être clairement déterminé. De plus, le mécanisme doit être compatible avec le développement psychomoteur de l’enfant. Par exemple, la chute du lit des parents, du divan ou de la table à langer doit avoir été causée par un enfant qui, au minimum, se tourne tout seul. Dans tous les cas, soulignons que le rôle de l’infirmière n’est pas de questionner ou d’interroger le parent. L’essentiel demeure d’instaurer un climat de confiance et de placer l’enfant au centre des préoccupations. En aucun cas l’infirmière ne doit soumettre au parent une hypothèse sur le mécanisme ayant pu causer la blessure.
L’examen physique de l’infirmière lors du triage permet de déceler des lésions sentinelles. En effet, un examen visuel minutieux de la peau, de la bouche et des oreilles mène parfois à leur identification.

 

05. Vous recevez un enfant accidentellement intoxiqué au cannabis. Il a trouvé et a ingéré des friandises au THC, pourtant soigneusement cachées par les parents. Ces derniers ayant l’air fiables et cet évènement étant accidentel, vous n’avez pas à faire de signalement à la DPJ.

 

Réponse : Faux

Ces intoxications sont majoritairement accidentelles, mais il n’en demeure pas moins que les conséquences peuvent être extrêmement graves. Certains produits du cannabis sont maintenant vendus de façon légale, mais cela ne dégage pas les parents de leur responsabilité de s’assurer que tout produit, médicament ou substance pouvant être nuisibles à l’enfant doivent être conservés hors de sa portée.

L’acte du signalement à la DPJ entraîne plusieurs émotions chez la personne qui l’effectue. Cependant, il s’agit d’une obligation. Plusieurs fausses croyances circulent concernant la DPJ. Rappelons que cette instance agit dans l’intérêt de l’enfant et vise à mettre fin à toute situation risquant de compromettre sa sécurité ou son développement, ainsi qu’à éviter la poursuite d’une telle situation.

 


Références

Altman, R.L., Canter, J., Patrick, P.A., Daley, N., Butt, N.K. et Brand, D.A. (2011). «Parent education by maternity nurses and prevention of abusive head trauma». Pediatrics, 128(5), e1164-e1172.

Barrett, R., Ornstein, A et Hanes, L. (2016). «Minor injuries… major implications: Watching out for sentinel injuries». Pediatrics & Child Health, 21(1), 29-30.

Bilan des directeurs de la protection de la jeunesse / directeurs provinciaux 2021. (2021). «Les enfants, notre priorité!». Repéré à https://ciusssmcq.ca/telechargement/1359/bilan-dpj-2021-provincial

Christian, C.W. et Committee on Child Abuse and Neglect. (2015). «The evaluation of suspected child physical abuse». Pediatrics, 135(5), e1337-e1354.

DeGraw, M., Hicks, R.A., Lindberg, D. et Using Liver Transaminases to Recognize Abuse (ULTRA) Study Investigators. (2010). «Incidence of fractures among children with burns with concern regarding abuse», Pediatrics, 125(2), e295-e299.

Harper, N.S., Feldman, K.W., Sugar, N.F., Anders, J. et Lindberg, D.M. (2014). «Additional injuries in young infants with concern for abuse and apparently isolated bruises». Journal of Pediatrics, 165(2), 383-388.

Joyce, T., Gossman, W. et Huecker, M.R. (2022). «Pediatric abusive head trauma ». Bethesda, MD: National Center for Biotechnology Information. Repéré à https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/ NBK499836/

Labbé, J. et Caouette, G. (2001). «Recent skin injuries in normal children». Pediatrics, 108(2), 271-276.

Letson, M.M., Cooper, J.N., Deans, K.J., Scribano, P.V., Makoroff, K.L. … Berger, R.P. (2016). «Prior opportunities to identify abuse in children with abusive head trauma». Child Abuse & Neglect, 60, 36-45.

Maguire, S., Mann, M.K., Sibert, J. et Kemp, A. (2005). «Can you age bruises accurately in children? A systematic review». Archives of Disease in Childhood, 90(2), 187-189.

Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). (2008). «Faire un signalement, c’est déjà protéger un enfant. Quand et comment signaler?». Québec: MSSS – Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

Myran, D.T., Cantor, N., Finkelstein, Y., Pugliese, M., Guttmann, A., … Tanuseputro, P. (2022). «Unintentional pediatric cannabis exposures after legalization of recreational cannabis in Canada». JAMA Netw Open, 5(1), e2142521.

Petska, H.W., Sheets, L.K. et Knox, B.L. (2013). «Facial bruising as a precursor to abusive head trauma». Clinical Pediatrics, 52(1), 86-88.

Petska, H.W. et Sheets, L.K. (2014). «Sentil injuries: Subtle findings of physical abuse». Pediatric Clinics of North America, 61(5), 923-935.

Rey-Salmon, C. et Adamsbaum, C. (éds). (2018). «Child Abuse». Cham, Suisse: Springer.

Sheets, L.K., Leach, M.E., Koszewski, I.J., Lessmeier, A.M., Nugent, M. et Simpson, P. (2013). «Sentinel injuries in infants evaluated for child physical abuse». Pediatrics, 131(4), 701-707.

SSM Health Cardinal Glennon Children’s Hospital. (2015). «Physical abuse in children emergency department management–Clinical practice guideline». Repéré à https://resources.ssmhealth.com/CGClinicalGuidelines/child_physical_abuse.pdf

 

Pour aller plus loin