Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Hiver 2022

À propos de la violence conjugale

Saurez-vous discerner le vrai du faux?

Judith Lapierre, inf., Ph. D., Nisrine Moubarak, Sage-Femme (Liban) Ph. D., et Julia Lemay, inf., B. Sc. inf.

À propos de la violence conjugale

Au début de décembre 2021, le Québec comptait 17 féminicides depuis le début de l’année, dont 15 en contexte de violence conjugale (Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, 2021). Le confinement et les mesures d’urgence contre la pandémie de COVID-19 ont contribué à exacerber la violence conjugale, à accroître la vulnérabilité des enfants exposés et à amplifier les difficultés d’une séparation. Sortir d’une situation de violence conjugale exige des victimes de pouvoir mobiliser plusieurs ressources et d’accéder à des espaces bienveillants et sécuritaires. 

Notre vision holistique de la santé et du bien-être des personnes, notre lien de confiance avec la population et notre présence dans tout le réseau de la santé nous confèrent un rôle privilégié et stratégique.

Cliquez sur le + pour découvrir la réponse

 

01. La violence conjugale est un problème de couple entre deux personnes.

 

Réponse : Faux

La violence conjugale est un enjeu d’ordre social et de santé publique qui peut survenir dans tous les couples, indépendamment de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle. Elle peut être vécue dans une relation maritale, extra­conjugale ou amoureuse, et ce, à tous les âges de la vie (Gouvernement du Québec, 2018). Les femmes représentent près de 80 % des victimes de violence conjugale (AOcVF, 2018; Thibault, 2004).

La nature privée, octroyée à tort à la violence conjugale, isole les victimes, freine la recherche de soutien et perpétue la problématique. De nombreux actes violents en contexte conjugal sont des infractions criminelles (INSPQ, 2021). La violence conjugale n’est pas causée par des problèmes psychiatriques ou un abus de substances, mais résulte plutôt d’une prise de contrôle par l’agresseur, laquelle se révèle progressive, insidieuse et cyclique. Lors de la phase initiale de tension, l’agresseur établit un climat de peur par des menaces, des silences et de la colère. Par la suite, l’agression survient sous forme de violence verbale, psychologique, physique, sexuelle, économique ou encore religieuse. L’agresseur justifie ensuite son comportement violent; la victime peut alors se sentir responsable de la situation et tenter de comprendre son partenaire. Lors de la réconciliation, l’agresseur s’excuse et jure qu’il ne recommencera plus; la victime accepte de lui donner une autre chance et entreprend de l’aider, puis le cycle redémarre (INSPQ, 2021).

 

02. La violence physique n’a pas nécessairement à être présente pour que de la violence conjugale existe.

 

Réponse : Vrai

La violence conjugale implique une « dynamique dans laquelle l’un des partenaires utilise diverses stratégies pour obtenir ou maintenir un contrôle général sur l’autre » (INSPQ, 2021). Elle se manifeste par une succession de contrôle et de coercition par l’agresseur sur sa partenaire, qui s’expriment par un éventail de comportements violents psychologiques, verbaux, physiques, sexuels, économiques et spirituels (AOcVF, 2018). Bien que les voies de fait (art. 265es) selon le Code criminel canadien (LRC, 1985, c., C-46) comportent l’usage de la force et que le harcèlement, les menaces, les formes d’intimidation et les propos indécents comptent aussi parmi les diverses formes d’accusation criminelle (INSPQ, 2021), d’autres formes de violence sont dévastatrices, notamment sur le plan de l’estime de soi de la victime (AOcVF, 2018). De plus, les avancées technologiques et l’usage des réseaux sociaux fournissent d’autres moyens de contrôle et de violence, par exemple la géolocalisation, la vérification de l’historique de navigation et l’intimidation (Perreault, 2018).

 

03. Les intersections entre le genre, l’identité, le statut socio-économique, le handicap, l’orientation sexuelle et la culture ont peu d’impact sur l’expérience de la violence conjugale.

 

Réponse : Faux

La violence conjugale est un enjeu de santé publique qui touche tous les groupes, quels que soient l’âge, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, l’appartenance culturelle et religieuse, le statut d’immigration, l’origine géographique et ethnique, la langue, les niveaux socio-économiques et d’éducation de même que la situation de handicap (INSPQ, 2021).

Cependant, la violence conjugale peut être vécue et interprétée selon des facteurs issus de trajectoires socioculturelles et religieuses. La perspective intersectionnelle (Bilge, 2009) permet d’analyser la complexité des rôles identitaires des femmes et de l’ensemble des axes d’oppression qui, ensemble et parfois en synergie, exercent des influences sur plusieurs éléments entourant l’expérience de la violence conjugale. Ces facteurs peuvent notamment dicter la conception de la femme de sa relation conjugale et façonner la structure familiale; ils peuvent en outre limiter la reconnaissance d’un contexte de pouvoir et de contrôle et définir les types de soutien à privilégier.

Le peu d’accès à des services culturellement sensibles, compétents et sécuritaires, combiné à des expériences négatives avec les services publics et à un niveau peu élevé de littératie, peut influencer le pouvoir décisionnel de la femme, sa capacité à sortir d’un contexte de violence conjugale et limiter l’expression de sa souffrance (AOcVF, 2018). Il devient alors impératif pour l’infirmière d’instaurer un climat de confiance favorable aux confidences. Quelques pistes comprennent la décentration de son propre référentiel de valeurs, la compréhension du système de références de l’autre et la négociation-médiation pour définir un espace commun de conversation égalitaire et respectueuse (Cohen-Émerique, 1993). Ces éléments contribueront à construire un partenariat et une alliance pour mieux accompagner la femme avec une humilité culturelle (Campinha-Bacote, 2018; Gottlieb, 2013) et en suivant son rythme avec ouverture et sans jugement.

 

04. Les enfants ne sont pas affectés par la violence conjugale lorsqu’ils n’en sont pas directement la cible.

 

Réponse : Faux

Environ 7 % des enfants québécois sont exposés à de la violence conjugale (Clément et al., 2019). La Loi sur la protection de la jeunesse (LQ, c. P-34.1) condamne les mauvais traitements psychologiques, soit tous ceux qui peuvent causer préjudice à l’enfant. Parmi eux, la violence indirecte inclut l’exposition à de la violence conjugale et familiale. En effet, l’exposition des enfants à de la violence conjugale est une forme de mauvais traitement psychologique qui peut altérer leur sécurité et leur développement (INESSS, 2016; INSPQ, 2021). Un enfant exposé à de la violence conjugale peut être témoin ou victime, avoir entendu des échanges violents dans une autre pièce ou être affecté par un climat de tension et d’hostilité au foyer (AOcVF, 2018).

Dans tous les cas, l’exposition à la violence conjugale peut engendrer des conséquences fonctionnelles et relationnelles pouvant perdurer à l’âge adulte, entre autres de l’anxiété, des problèmes de comportement, du stress post-traumatique, des troubles socio-affectifs, des difficultés de communication, des reproductions de modèles relationnels et des conflits de loyauté (INSPQ, 2021).

 

05. Les femmes victimes de violence conjugale restent avec leur conjoint parce qu’elles sont dépendantes sur le plan affectif.

 

Réponse : Faux

L’ambivalence des femmes qui sont victimes de violence conjugale et demeurent avec leur partenaire ne dépend pas d’une dépendance affective. Elle résulte plutôt du contrôle, de la coercition, du fait de ne pas reconnaître qu’elle se trouve dans une relation de violence et de son incapacité à surmonter les obstacles qui l’empêchent de quitter sa relation. Un cycle de violence maintes fois répété provoque de l’ambivalence. Les femmes quittent leur partenaire violent sept fois en moyenne, avant de mettre définitivement un terme à leur relation (INSPQ, 2021). Plusieurs raisons justifient cette longue transition : la peur des représailles et du jugement, la honte, la faible estime de soi, la peur de perdre la garde des enfants ou son statut légal, les difficultés financières, l’isolement social, ainsi que des sentiments amoureux qui persistent en dépit de la violence conjugale (AOcVF, 2018; Perreault, 2018). De plus, la violence peut se poursuivre après une rupture; il s’agit là d’un moment crucial pour assurer la sécurité des femmes (Lapierre et al., 2020).

 

06. La période périnatale constitue une période pendant laquelle les femmes sont plus vulnérables à la violence conjugale.

 

Réponse : Vrai

Pendant la période périnatale, les femmes sont plus vulnérables à la violence conjugale. Entre autres, le stress et l’anxiété liés à la transition vers la parentalité pourraient potentialiser une dynamique de contrôle et un climat de tension préexistants (INSPQ, 2019). Au Québec, une femme sur dix est touchée par de la violence conjugale pendant la période périnatale, ce qui est lourd de conséquences sur la santé de la mère et de l’enfant à naître, par exemple un faible poids à la naissance, des infections maternelles, des naissances prématurées, une rupture prématurée des membranes et des complications lors du travail (AOcVF, 2018; INSPQ, 2019). Le continuum périnatal constitue donc une précieuse fenêtre pour dépister et intervenir.

La violence conjugale nuit également à l’expérience de la maternité et à l’attachement mère-enfant. Le plus souvent, ces mères auraient un petit réseau social, ressentiraient un niveau de stress élevé, vivraient en milieu défavorisé et souffriraient de symptômes dépressifs modérés à graves (Lévesque et Julien, 2019).

 


Références

Action ontarienne contre la violence faite aux femmes (AOcVF). (2018). «Violence conjugale» [Média interactif].

Bilge, S. (2009). «Théorisations féministes de l’intersectionnalité». Diogène, 1(225), 70-88. Repéré à https://doi.org/10.3917/ dio.225.0070

Campinha-Bacote, J. (2018). «Cultural competemility: A paradigm shift in the cultural competence versus cultural humility debate – Part I». The Online Journal of Issues in Nursing, 24(1). Repéré à https://doi.org/10.3912/OJIN.Vol24No01PPT20

Clément, M.-È., Julien, D., Lévesque, S. et Flores, J. (2019). «La violence familiale dans la vie des enfants du Québec, 2018 – Les attitudes parentales et les pratiques familiales. Résultats de la 4e édition de l’enquête». Québec: Institut de la statistique du Québec, 150 p. Repéré à https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/ la-violence-familiale-dans-la-vie-des-enfants-du-quebec-2018- les-attitudes-parentales-et-les-pratiques-familiales.pdf

Cohen-Émerique, M. (1993). «L’approche interculturelle dans le processus d’aide». Santé mentale au Québec, 18(1), 71-91. Repéré à https://doi.org/10.7202/032248ar

Gouvernement du Québec. (2018). «Plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale 2018-2023». Québec: Secrétariat à la condition féminine. Repéré à https://www.tcvcm.ca/ files/2020-04/plan-violence18-23-access.pdf?6c5ecd931e

Gottlieb, L.N. (2013). «Strengths-based nursing care: Health and healing for person and family». New York: Springer.

Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). (2019). «Violence conjugale et grossesse». Repéré à https://www.inspq. qc.ca/information-perinatale/fiches/violence-conjugale

Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). (2021). «Trousse média sur la violence conjugale – Code criminel». Repéré à https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale/cadre-legal/code-criminel

Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS). (2016). «Les mauvais traitements psychologiques. Un mal silencieux». Repéré à https://www.ciusss-capitalenationale.gouv.qc.ca/node/2725 

Lapierre, J., Lessard, G., Hamelin-Brabant, L., Lévesque, S., Vissandjée, B. et Moubarak, N. (2020). «Violence conjugale et pratique infirmière». Perspective infirmière, 17(3), 24-40. https://www.oiiq.org/w/perspective-infirmiere/revue-PI-vol17-no3.pdf#page=24 

Lévesque, S. et Julien, D. (2019). «Violence conjugale en période périnatale». Dans Clément, M.-È. et?al., La violence familiale dans la vie des enfants du Québec, 2018?–?Les attitudes parentales et les pratiques familiales. Résultats de la 4e?édition de l’enquête. Québec: Institut de la statistique du Québec, 103-122. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/la-violence-familiale-dans-la-vie-des-enfants-du-quebec-2018-les-attitudes-parentales-et-les-pratiques-familiales.pdf 

Perreault, D. (2018). «Violence conjugale?–?La comprendre pour mieux intervenir». Perspective infirmière, 15(2), 23-30. Repéré à https://www.oiiq.org/documents/20147/1745884/violence-conjugale-pi-vol15no2.pdf/73e3de05-99b2-6778-7eb2-1348a6eb1ee1 

Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. (2021). «15 féminicides et 2?infanticides en contexte de violence conjugale: redoubler d’efforts et d’attention» [Communiqué]. Repéré à https://maisons-femmes.qc.ca/15-feminicides-et-2-infanticides-en-contexte-de-violence-conjugale-redoubler-defforts-et-dattention/ 

Thibault, C. (2004). «Dépister la violence conjugale pour mieux la prévenir?–?Prise de position». Montréal: Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. Repéré à https://www.oiiq.org/depister-la-violence-conjugale-pour-mieux-la-prevenir?inheritRedirect=true 

Pour aller plus loin