Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Automne 2022

À propos du trouble dépressif caractérisé

Saurez-vous discerner le vrai du faux?

Pierre Pariseau-Legault, inf., professeur au Département des sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais et Andrée-Anne Choquette, inf., professeure praticienne en science de la santé, École des sciences infirmières, Université de Sherbrooke

À propos du trouble dépressif caractérisé
Mythes et réalités | À propos du trouble dépressif caractérisé

La dépression, ou trouble dépressif caractérisé, touchera un adulte canadien sur cinq au cours de la vie. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (2017), il s’agit de la principale cause d’invalidité dans le monde. Au Québec, des initiatives comme le programme québécois pour les troubles mentaux (PQPTM) ont été proposées en vue d’améliorer l’accès aux services de santé mentale à l’intention des personnes vivant avec ce trouble. Les infirmières œuvrant en communauté ou en établissement de santé sont appelées à apporter une contribution importante au rétablissement des personnes symptomatiques, que ce soit par le dépistage, l’évaluation, l’intervention ou le suivi clinique.

 

1. Les causes du trouble dépressif sont uniquement biologiques, c’est-à-dire que ce trouble mental est dû à des anomalies de certains neurotransmetteurs.

Réponse : Faux

L’étiologie du trouble dépressif demeure à ce jour inconnue, mais l’hypothèse de son origine multifactorielle est généralement acceptée. L’interaction entre des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux semble en effet participer à l’émergence et au maintien de la symptomatologie dépressive. Les anomalies de la neurotransmission, le stress, une faible estime de soi, une sensibilité accrue au rejet, les expériences d’adversité et de traumatismes durant l’enfance, ainsi que l’absence de soutien social sont au nombre des facteurs de risque établis par la littérature scientifique (Remes, Mendes et Templeton, 2021).

2. Le repérage du trouble dépressif caractérisé peut se faire en quelques minutes, dans la plupart des milieux de soins.

Réponse : Vrai

Selon le PQPTM, le repérage est le « processus de reconnaissance des personnes présentant des indices d’un trouble […] afin de les orienter vers les services pertinents » (MSSS, 2021, p. 41). Il est recommandé d’être à l’affût d’un trouble dépressif chez les personnes à risque, soit celles ayant un antécédent de trouble dépressif, celles présentant des symptômes somatiques pouvant être associés au trouble dépressif (p. ex. : fatigue et insomnie) et celles ayant un problème de santé chronique (p. ex. : diabète) associé à une altération du fonctionnement. En pareils cas, l’infirmière peut effectuer le repérage en posant les deux questions du QSP-2 (Questionnaire sur la santé du patient) : Au cours des deux dernières semaines, à quelle fréquence avez-vous été dérangé par les problèmes suivants : 1) peu d’intérêt ou de plaisir à faire les choses, et 2) vous sentir triste, déprimé ou désespéré. Si la personne obtient un score de 3 ou plus, l’infirmière doit soit entreprendre une démarche évaluative plus poussée, soit orienter la personne vers les services requis pour clarifier le diagnostic (MSSS, 2021). Le questionnaire et son interprétation sont disponibles sur le site de l’INESSS (2015).

Bien que les troubles dépressifs soient courants, plusieurs personnes atteintes ne font pas l’objet d’un diagnostic; par conséquent, elles ne reçoivent pas les soins appropriés. Effectivement, selon une étude, moins de la moitié des Canadiens ayant des symptômes dépressifs ont reçu un diagnostic et, parmi ceux-ci, seulement 30 % auraient eu recours à de l’aide professionnelle dans l’année précédant l’étude (Pelletier et al., 2017). L’infirmière a donc un rôle clé à jouer dans le repérage des personnes ayant des symptômes dépressifs afin de faciliter l’accès à un diagnostic et aux soins requis.

3. Une personne qui vit un trouble dépressif caractérisé présente nécessairement une humeur déprimée.

Réponse : Faux

Il est commun de croire qu’une personne dépressive affichera nécessairement un air triste. Cependant, la dépression est un concept large dont la présentation est hétérogène. Parmi les symptômes principaux devant être présents pour confirmer le diagnostic, on retrouve soit une humeur dépressive ou une perte de plaisir, et ce, la plupart du temps, depuis au moins deux semaines (APA, 2022). De nombreux facteurs peuvent influencer la façon de ressentir ou d’exprimer les symptômes dépressifs. Par exemple, l’humeur peut être plus irritable que triste chez certaines personnes, comme les enfants et adolescents (APA, 2022), les hommes (Gerber, Nguyen et Fischberg, 2016) et aussi chez les personnes aînées. Dans d’autres cas, ce sont davantage les symptômes somatiques qui caractérisent la maladie. Effectivement, chez certaines personnes aînées, la dépression peut se manifester par des plaintes douloureuses ou une accentuation des déficits cognitifs (Le Bozec et Bouché, 2020).

Chez l’homme, on peut aussi remarquer certaines stratégies qui viennent masquer les symptômes de dépression, comme le surinvestissement au travail (Roy et Tremblay, 2012). En outre, la dépression se révèle différemment selon la culture. Par exemple, la fatigue, des difficultés de sommeil et des symptômes cardiaques constituent les symptômes du trouble dépressif les plus fréquemment rapportés dans certaines cultures, et non l’affaissement de l’humeur et la perte d’intérêt (Haroz et al., 2017). Ainsi, l’infirmière doit demeurer à l’affût des manifestations de détresse pouvant se manifester de façon moins classique, afin de détecter efficacement les troubles dépressifs. En cas de doute, l’infirmière peut vérifier s’il y a eu un changement significatif dans le fonctionnement pour dépister la présence d’une problématique (APA, 2022).

4. L’activation comportementale, une intervention utilisée pour diminuer les symptômes dépressifs, consiste à demander à la personne d’augmenter le temps consacré à l’activité physique dans son quotidien.

Réponse : Faux

Bien que protectrice contre la symptomatologie dépressive, l’activité physique est distincte de l’activation comportementale. L’activation comportementale est une intervention dont l’objectif est d’augmenter progressivement l’engagement de la personne déprimée dans des activités qui lui procurent un sentiment de plaisir ou de maîtrise sur sa vie. Elle s’appuie sur la théorie suggérant que les symptômes dépressifs sont maintenus par des comportements de fuite et d’évitement, lesquels contribuent à l’isolement social de la personne et nuisent au renforcement de comportements protecteurs face à la dépression (Parikh et al., 2016). Par exemple, une personne vivant un trouble dépressif caractérisé d’intensité modérée pourrait profiter de cette intervention (MSSS, 2021), en étant accompagnée et soutenue par l’infirmière afin d’identifier les activités qui lui procurent du plaisir et contribuent à son bien-être. Par la suite, des objectifs réalistes seront identifiés avec elle à l’égard de ces activités. Trois éléments composent généralement l’activation comportementale : le développement de l’alliance thérapeutique et l’éducation psychologique, l’analyse fonctionnelle et la planification des objectifs, ainsi que la consolidation des acquis (Soucy Chartier, Blanchet et Provencher, 2013). Des études récentes suggèrent la contribution des infirmières à la mise en œuvre d’une telle intervention. On estime que son efficacité, lorsqu’elle est administrée par des professionnels de la santé, est comparable à son administration dans le cadre d’une psychothérapie (Cuijpers et al., 2019; Richards et al., 2016). Le MSSS (2021) précise que cette intervention comporte généralement de 16 à 20 séances étalées sur une période de trois à quatre mois.

5. Les traitements pharmacologiques sont généralement requis lorsque le trouble dépressif atteint un degré de sévérité allant de modéré à élevé.

Réponse : Vrai

Les lignes directrices du Canadian Network for Mood and Anxiety Treatments (Parikh et al., 2016) précisent que les antidépresseurs de seconde génération sont recommandés comme agents de première intention lorsque le trouble dépressif caractérisé présente un degré de sévérité allant de modéré à élevé. Le degré de sévérité du trouble dépressif caractérisé est établi à la suite de l’évaluation complète de la condition de santé à laquelle procède le clinicien habilité à poser un tel diagnostic, notamment en fonction de l’altération fonctionnelle présentée par la personne dans différentes sphères de sa vie (par exemple, son fonctionnement social et professionnel). L’infirmière se doit donc d’évaluer la condition de santé physique et mentale de la personne. Des échelles de mesure, comme le Questionnaire sur la santé du patient (QSP-9) sont souvent utilisées comme soutien à l’exercice du jugement clinique (INESSS, 2015). Pour le trouble dépressif caractérisé dont la sévérité est légère, Parikh et ses collaborateurs (2016) précisent que les interventions psychoéducatives et psychosociales sont privilégiées. Un traitement pharmacologique peut cependant être considéré dans certaines circonstances, en l’absence de réponse de la personne à ces interventions et compte tenu de son historique et de ses préférence.

 


Références

American Psychiatric Association (APA). (2022). «Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Text Revision (DMS-5-TR)». Washington, DC: American Psychiatric Association Publishing.

Cuijpers, P., Quero, S., Dowrick, C. et Arroll, B. (2019). «Psychological treatment of depression in primary care: Recent developments». Current Psychiatry Reports, 21(12), 1-10.

Gerber, A., Nguyen, K. et Fischberg, S. (2016). «Dépression masculine». Revue Médicale Suisse, 12, 1614-1619.

Haroz, E.E., Ritchey, M., Bass, J.K., Kohrt, B.A., Augustinavicius, J., … Bolton, P. (2017). «How is depression experienced around the world? A systematic review of qualitative literature». Social Science & Medicine, 183, 151-162.

Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS). (2015). «Questionnaire sur la santé du patient, QSP-9». Repéré à https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Rapports/Geriatrie/INESSS_FicheOutil_QSP-9.pdf

Le Bozec, M. et Bouché, C. (2020). «La dépression de la personne âgée encore sous-diagnostiquée et sous-traitée». Actualités pharmaceutiques, 600, 23-27.

Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). (2021). «Troubles mentaux fréquents : repérage et trajectoire de services». Québec: MSSS.

Organisation mondiale de la Santé (OMS). (2017). « La dépression : parlons-en » déclare l’OMS, alors que cette affection arrive en tête des causes de morbidité. Repéré à https://www.who.int/fr/news/item/30-03-2017--depression-let-s-talk-says-who-as-depression-tops-list-of-causes-of-ill-health.

Parikh, S.V., Quilty, L.C., Ravitz, P., Rosenbluth, M., Pavlova, B., Grigoriadis, S., … CANMAT Depression Work Group. (2016). «Canadian Network for Mood and Anxiety Treatments (CANMAT) 2016 clinical guidelines for the management of adults with major depressive disorder: section 2. Psychological treatments». The Canadian Journal of Psychiatry, 61(9), 524-539.

Pelletier, L., O’Donnell, S., Dykxhoorn, J., McRae, L. et Patten, B. (2017). «Under-diagnosis of mood disorders in Canada». Epidemiology and Psychiatric Sciences, 26, 414-423.

Remes, O., Mendes, J.F. et Templeton, P. (2021). «Biological, psychological, and social determinants of depression: A review of recent literature». Brain Sciences, 11(12), 1633.

Richards, D.A., Ekers, D., McMillan, D., Taylor, R.S., Byford, S., ... Finning, K. (2016). «Cost and outcome of behavioural activation versus cognitive behavioural therapy for depression (COBRA): A randomised, controlled, non-inferiority trial». The Lancet, 388(10047), 871-880.

Roy, P. et Tremblay, G. (2012). «Male depression: A more targeted approach». Quintessence, 4, 1-2.

Soucy Chartier, I., Blanchet, V. et Provencher, M. (2013). «Activation comportementale et dépression: une approche de traitement contextuelle». Santé mentale au Québec, 38(2), 175-194.

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