Pratique professionnelle

 

 

 

Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Été - rentrée 2021

Portrait d’Anne-Marie Racicot Guérard

Réduire les méfaits liés à la consommation de drogues

Dalila Benhaberou-Brun, B. Sc. inf., B. Sc., M. Sc.

Portrait d’Anne-Marie Racicot Guérard
Portrait | Anne-Marie Racicot Guérard

Infirmière clinicienne au site de consommation supervisée (SCS) du CIUSSS du Centre- Sud-de-l’Île-de-Montréal depuis 2017, Anne-Marie Racicot Guérard témoigne de sa pratique auprès des personnes stigmatisées et marginalisées.

À 34 ans, la jeune femme reconnaît qu’elle n’a pas choisi sa profession par hasard. Adolescente, elle admirait sa mère, infirmière en hémodialyse. « Je me suis inscrite au cégep puis, parce que je me trouvais trop jeune pour le marché du travail, j’ai poursuivi mon cursus à l’université », se souvient-elle. Dynamique, elle a exploré plusieurs domaines dès le début de sa carrière, dont la traumatologie et la cardiologie. Anne-Marie Racicot Guérard partage maintenant son exercice infirmier entre les soins intensifs à l’Hôpital Charles- Lemoyne et les services de consommation supervisée, dont Cactus Montréal et Spectre de rue. « Ces deux milieux me comblent pleinement sur le plan professionnel », déclare-t-elle avec confiance.

Vers les plus vulnérables

Munie de son diplôme universitaire, elle a suivi diverses formations additionnelles pour être mieux outillée afin d’exercer dans plusieurs domaines cliniques. Si on lui demande pourquoi elle a eu l’idée d’intervenir auprès des personnes qui consomment des drogues, elle relate que, pendant ses études, elle a fait un stage d’observation à l’organisme communautaire Dopamine auprès d’un travailleur de rue. À l’époque, elle avait noté que ce milieu ne comptait aucune infirmière dans son équipe. « Cette constatation a probablement été un déclencheur », pense-t-elle.

De retour à l’université dans le cadre de son diplôme d’études spécialisées en santé mondiale, elle assiste à un cours de la Dre Marie-Ève Goyer sur la réduction des méfaits. Elle prend conscience de la situation alarmante provoquée par des drogues de rue de plus en plus puissantes et l’augmentation exponentielle des décès par surdose. Les autorités de santé publique et les systèmes de santé à travers le Canada tentent depuis plusieurs années de juguler la morbidité et la mortalité liées à la consommation de drogues.

À Montréal, en 2017, des organismes communautaires comme Cactus au centre-ville, Dopamine dans le quartier Hochelaga- Maisonneuve, Spectre de rue dans le Centre-Sud et l’unité mobile L’Anonyme, déjà en place depuis plusieurs années, ont intégré à leur mandat des services d’injection supervisée en collaboration avec le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Site de consommation supervisée

Le service d’injection supervisée (SIS) a changé d’appellation et est devenu un site de consommation supervisée (SCS) afin de tenir compte de tous les types de substances – prisées, inhalées et injectables – et d’atteindre plus de personnes. Anne-Marie Racicot Guérard précise que chacun des sites peut habituellement compter sur une présence infirmière. « Dans les quatre SCS, nous assurons un soutien 21 heures sur 24 au bénéfice des usagers qui recherchent la sécurité. »

Une majorité d’hommes et de plus en plus de femmes, âgées entre 35 et 45 ans, se présentent à l’accueil. Plusieurs de ces personnes sont en situation d’itinérance et viennent au SCS pour se protéger de la violence, du vol, des arrestations de la police et des surdoses. Elles y sont reçues par des intervenants de proximité et des agents de prévention qui fournissent un soutien psychosocial ou un accompagnement pour certaines démarches. Du matériel stérile est donné (pipe à crack, pipe à crystal meth, seringues, aiguilles). Si les usagers veulent consommer sur place leurs substances (héroïne, cocaïne, crack, Fentanyl, Dilaudid, morphine ou tout autre médicament), ils sont dirigés vers la salle de consommation sous la supervision des infirmières et des intervenants de proximité. En moyenne, on compte une soixantaine de visites par jour pour l’ensemble des quatre sites, avec des pointes à 100 visites lors de certaines journées. Les infirmières n’administrent jamais de drogues. Elles vérifient l’historique de consommation et effectuent la surveillance pour prévenir les complications. Elles répondent aux questions et aux inquiétudes des usagers et procèdent aux soins, en plus de faire de la prévention et du soutien psychosocial. Les employés du SCS sont souvent les seules personnes à qui les usagers parlent. « Nous les accompagnons sans les juger et nous les aidons du mieux que nous le pouvons », insiste Anne-Marie Racicot Guérard.

La réduction des méfaits

L’objectif de ces centres est de réduire les méfaits – surdoses, infections au VIH et à l’hépatite C, infections des tissus mous – liés à la consommation de drogues, selon le principe de bas seuil1. Cela passe par le respect, mais aussi par l’évaluation de la condition de la personne. « Certains jouent à la roulette russe avec des substances dont ils ne connaissent pas la composition », affirme l’infirmière. Il n’est pas rare d’injecter jusqu’à six doses de naloxone à la suite d’un arrêt respiratoire provoqué par les drogues. Quand le pronostic vital est engagé, les infirmières appellent le 911. « Nous leur sauvons la vie, mais nous faisons aussi de la prévention », explique Anne-Marie Racicot Guérard. L’objectif principal n’est pas l’arrêt de la consommation, mais l'accompagnement des usagers selon leur volonté et leur rythme. Le non-jugement et la compréhension prônés par les équipes constituent une première étape vers la réduction des méfaits. Au SCS, il existe une étroite synergie entre les infirmières, les agents de prévention, les intervenants de proximité et les travailleurs de rue. De plus, le partenariat avec les établissements de soins, le 911, les services de police et le service Urgence psychosociale- justice atteste des efforts déployés en faveur des usagers du SCS. La collaboration avec la communauté et le réseau de la santé a permis d’accomplir de grandes avancées, comme la télémédecine utilisée entre le SCS et le CHUM pour implanter des traitements de substitution.

Rôle infirmier

Anne-Marie Racicot Guérard se félicite de son rôle infirmier diversifié. Du dépistage au traitement des ITSS, en passant par le soutien à l’injection et aux soins de plaies, de même que la distribution de trousses de naloxone, l’infirmière a la possibilité de combler de nombreux besoins grâce à ses compétences ainsi qu’à l’application de protocoles et d’ordonnances collectives. La formation dispensée aux professionnelles cible les problématiques liées aux ITSS, sans oublier la surveillance et les interventions lors de surdoses. Grâce au droit de prescrire et à la diversité des profils des membres de l’équipe, l’autonomie des infirmières du SCS s’est encore accrue.

Le travail accompli au SCS repose sur le lien de confiance développé avec les usagers pour mettre en place des interventions efficaces. Un des plus grands défis est de reconstruire cette confiance avec une clientèle désaffiliée du système et stigmatisée par le réseau. « Une infirmière en site de consommation supervisée doit faire preuve d’engagement émotionnel et professionnel, tout en étant capable de prendre du recul en vue de prévenir la fatigue de compassion », explique Anne- Marie Racicot Guérard. Beaucoup de décès par surdoses surviennent dans la communauté. Les usagers demeurent difficiles à joindre parce qu’ils changent de secteur, sont hospitalisés ou incarcérés, ou bien cessent de fréquenter les services. L’enjeu est de maintenir un contact régulier dans le but d’effectuer les suivis nécessaires. Plusieurs usagers organisés gardent une bonne qualité de vie, malgré leur consommation.

L’infirmière en SCS doit cultiver sa bienveillance, son savoir-être et son humilité à reconnaître qu’elle ne sait pas tout. Anne- Marie Racicot Guérard rappelle qu’il faut viser des objectifs réalistes : effectuer un pansement adapté au mode de vie des personnes pour optimiser la guérison et maximiser l’adhésion aux traitements. « Je cherche à les accompagner afin qu’ils puissent retrouver un certain contrôle sur leur vie », conclut-elle.

1. Pour en savoir plus sur les Services bas seuil Relais, on peut consulter la section sur le programme CRAN du site du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal à l'adresse : www.cran.qc.ca/fr/nos-services-cliniques/services-bas-seuil-relais

 

 

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