Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Hiver 2021

Des infirmières racontent les effets de la pandémie

Témoignages de 4 infirmières œuvrant dans des organismes communautaires

Anne-Caroline Platret

|
21 janv. 2021
Des infirmières racontent les effets de la pandémie
Fondation de l’OIIQ | Des infirmières racontent les effets de la pandémie

La Fondation de l’OIIQ a créé en 2017 le prix Coup de cœur leadership, remis annuellement à un organisme communautaire qui fait profiter ses clientèles de l’expertise d’infirmières et d’infirmiers.

La pandémie de COVID-19 ayant bouleversé les milieux de soins, la Fondation est allée à la rencontre d’infirmières œuvrant dans les quatre organismes qui ont reçu ce prix jusqu’à ce jour. Comment ces organismes ont-ils adapté leurs services au contexte pandémique? Quelles en ont été les répercussions sur leur pratique? Voici leurs réponses.

Audrey-Pier Lévesque

(Coopérative de solidarité SABSA)

Audrey-Pier Lévesque est infirmière clinicienne. Après avoir exercé 10 ans au CHU de Québec, elle a intégré la Coopérative de solidarité SABSA deux jours avant que le gouvernement du Québec ne déclare l’état d’urgence sanitaire. La Coopérative offre des services de proximité à la clientèle des quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur de Québec ayant des problématiques de santé courantes, ainsi qu’aux personnes vivant avec l’hépatite C ou le VIH. Lauréate du prix Coup de cœur leadership en 2017, la Coopérative s’est démarquée par sa pratique novatrice et l’autonomie des infirmières et infirmiers. Elle dessert une clientèle vulnérable qui navigue difficilement dans le système de santé traditionnel.


« Comme tout le monde, j’ai été plongée du jour au lendemain dans la tornade des annonces des récentes recommandations de la santé publique. Commençant un nouveau poste dans un environnement inconnu, j’étais déjà dans un état d’esprit favorable à l’adaptation.

Nous ne savions pas grand-chose du virus et nous ne savions pas non plus si la Coopérative pourrait rester ouverte. À notre grand soulagement, les activités de l’organisme ont rapidement été considérées comme un service essentiel.
Je me suis sentie en sécurité grâce à l’équipement de protection individuelle (ÉPI). La Coopérative a mis rapidement en place toutes les restrictions demandées à mesure qu’elles nous ont été communiquées. Je me considère privilégiée d’avoir pu continuer mon travail presque normalement. Mon rôle consiste à faire de l’accompagnement dans une clinique mobile visant la prévention des surdoses. En mars 2020, le projet en était à ses débuts. Nous avons pu procéder à distance à son déploiement administratif et logistique, mais la mobilité de la clinique n’est pas forcément possible aujourd’hui en raison des restrictions de la santé publique. Nous sommes tout de même en mesure de nous acquitter de notre mission et d’offrir nos services.

Le plus difficile a été de constater les effets de la pandémie – anxiété et incompréhension – sur la clientèle de la Coopérative, particulièrement vulnérable. Il était pénible d’être les témoins des conséquences de la suppression de certains services de la ville, comme l’accès à des douches ou à un lit. Cette nouvelle réalité a accentué la vulnérabilité de certains.
Vivre dans un environnement bouleversé et porter l’ÉPI à longueur de journée font partie de la réalité d’aujourd’hui à laquelle il faut s’adapter, mais je me suis rendu compte que ma motivation était restée intacte. Je suis fière de pouvoir contribuer à l’amélioration de la santé des Québécois. »

 

« Les nouvelles restrictions sont exigeantes, mais ma motivation est restée intacte. »

 

Natacha Meilleur

(Clinique des femmes de l’Outaouais)

Natacha Meilleur est infirmière clinicienne à la Clinique des femmes de l’Outaouais, qui offre des services de santé en matière de planification des naissances, notamment l’interruption de grossesse (IG) et la contraception. L’organisme, qui a reçu le prix Coup de cœur leadership en 2018, s’est distingué par son approche humaine et par le fait que les soins y sont dispensés surtout par des infirmières.

« Je revenais de l’étranger quand le couperet est tombé à la mi-mars : j’ai dû m’isoler pendant 14 jours à titre préventif. L’équipe en soins infirmiers de la Clinique est composée d’une dizaine de personnes dont les rôles sont à la fois spécifiques et complémentaires. Si plusieurs s’absentent en même temps, il y a un risque de bris de service. Mon isolement préventif et non planifié ainsi que les nouvelles consignes de la santé publique ont créé un branle-bas de combat qui a exigé une réorganisation en un temps record!

Les inquiétudes se sont tout de suite portées vers la clientèle. Notre organisme est le seul de l’Outaouais à offrir des services de santé en matière d’IG. Le gouvernement a rapidement annoncé que notre Clinique faisait partie des services essentiels et elle est restée ouverte. Cependant, les restrictions en matière de santé publique nous ont obligés à annuler beaucoup de rendez-vous, à voir moins de patientes chaque jour et à privilégier certains soins.

La Clinique a été réorganisée pour favoriser les déplacements en toute sécurité, des chaises ont été retirées dans la salle d’attente, les consultations téléphoniques ont été privilégiées lorsque c’était possible. Nous avons maintenu nos connaissances à jour sur les mesures de prévention et de contrôle des infections (PCI), et ce, sur une base quotidienne.

Toutes les mesures mises en place à la Clinique ainsi que le port de l’ÉPI par les personnes de l’équipe ont ébranlé le lien rassurant que nous avions avec une clientèle vivant déjà beaucoup de stress. C’est ce que j’ai trouvé le plus dur. L’accueil et le suivi chaleureux, rassurant et surtout moins médicalisé que nous offrons d’habitude ont été altérés. Comme équipe, nous avons vécu beaucoup d’émotions, entre les multiples annonces du gouvernement, l’incertitude face au virus et la gestion d’une clientèle anxieuse encore plus fragilisée par le contexte de la pandémie.

Avec du recul, je réalise que nous nous sommes adaptés très vite. Nous travaillons fort, beaucoup de notre énergie est consacrée au respect des mesures de prévention et contrôle des infections (PCI), le port de l’ÉPI entraîne de la fatigue, mais notre moral reste bon!
Je constate qu’avec mes 15 années de pratique, je suis toujours en mesure de m’adapter. Je me considère choyée d’être en santé et de pouvoir continuer ma pratique dans de bonnes conditions. Je suis heureuse d’apporter ma contribution dans cette crise et je suis prête à offrir plus à la clinique en cas de besoin. »

 

« Je constate que je suis toujours en mesure de m’adapter malgré cette plongée dans l’inconnu. »

 

Ariane Parent-Lemay

(Le Phare, Enfants et Familles)

Ariane Parent-Lemay est infirmière clinicienne et conseillère clinique, liaison et gestion de la qualité au Phare, Enfants et Familles depuis janvier 2020. Situé à Montréal, le Phare est une maison de soins palliatifs pédiatriques (SPP) qui accueille les enfants atteints d’une maladie à issue fatale dans un environnement répondant à leurs besoins de façon personnalisée. Lauréat du prix Coup de cœur leadership en 2019, Le Phare s’est différencié par son savoir-faire et le rôle central des infirmières et infirmiers, qui assurent la direction des soins et services, occupent un rôle-conseil en soins palliatifs ainsi qu’en suivi de deuil, et coordonnent la formation et le développement professionnel du personnel.


« Dès le début de la crise sanitaire, nous avons fait un constat : nous devions poursuivre notre mission auprès de nos familles en soins palliatifs pédiatriques. Nous avons adapté notre offre de service tout en consolidant notre rôle de partenaire du réseau de la santé. Notre organisme est devenu un corridor de services pour les enfants en soins de fin de vie pour tout le Québec, afin de libérer des lits de soins aigus dans les centres hospitaliers pédiatriques.

Pendant la pandémie, j’ai davantage exploité mon rôle d’infirmière conseillère en PCI. Sur une base quotidienne, je m’assurais d’adapter, d’implanter et de communiquer les recommandations de la santé publique pour le milieu des soins palliatifs pédiatriques, de coordonner la présence des employés au travail, d’assurer les bonnes pratiques concernant l’ÉPI, de limiter le nombre de personnes présentes au Phare, tout en assurant des soins et des services de qualité. Mais je préfère parler au "nous", car je suis fière et très reconnaissante du travail incroyable de tout le personnel infirmier du Phare.

Le but des soins infirmiers en SPP est d’aider au maintien de la meilleure qualité de vie possible pour l’enfant et de soutenir sa famille tout au long de la trajectoire de sa maladie. Cela comprend le soulagement des symptômes de l’enfant, des services de répit pour les proches ainsi que des soins jusqu’au décès et durant la période de deuil. Puisque nos responsabilités en PCI étaient tout aussi importantes que celles de maintenir les conditions essentielles à la qualité de vie des enfants, nous avons dû trouver des solutions créatives. Tout en offrant des SPP de qualité, nous souhaitions plus que tout préserver l’essence même du Phare, qui se veut un lieu où la joie et la spontanéité règnent.
Nous avons donné des séances d’information virtuelles pour continuer d’accompagner nos familles dans cette situation inédite, leur expliquer les nouveaux protocoles visant à protéger les enfants ainsi que le personnel, tout en les rassurant sur le bon déroulement des soins.

J’ai la chance, au quotidien, de côtoyer la vie qui danse avec la mort dans une maison remplie de bienveillance. »

 

« La pandémie a mis en lumière le rôle de premier plan et l’expertise infirmière en soins palliatifs pédiatriques. »

 

Marie-Eve Blackburn

(Centre Sida Amitié)

Marie-Eve Blackburn est infirmière clinicienne. Après avoir exercé aux soins intensifs du CISSS des Laurentides, elle a intégré en juin 2020 l’équipe de la clinique du Centre Sida Amitié (CSA). La clinique offre des services de santé, de soutien et d’accompagnement aux personnes vivant avec le VIH/sida et des hépatites virales ainsi qu’à leurs proches. Lauréat du prix Coup de cœur leadership en 2020, le CSA s’est distingué par la pleine occupation du champ d’exercice infirmier et la solide collaboration interprofessionnelle qu’il met de l’avant. Le CSA propose des soins et des activités de prévention à une population vulnérable et à une clientèle sans médecin de famille sur le territoire des Laurentides depuis 30 ans.


« J’ai intégré la clinique du CSA après avoir vécu le début de la pandémie au CISSS des Laurentides. Changer de milieu de soins en pleine pandémie a été un hasard. J’avais depuis longtemps fait connaître mon intérêt à exercer dans un organisme communautaire. Quand l’occasion s’est présentée, mon enthousiasme ne s’était pas démenti. En plus d’un projet de recherche dont je suis responsable, j’assure le suivi, en collaboration avec les médecins, de patients vivant avec le VIH ou l’hépatite C, j’effectue le dépistage d’ITSS ainsi que des tests Pap, et je participe à la vigie toxicologique. À l’occasion, je suis aussi préceptrice auprès d’étudiantes et d’étudiants en sciences infirmières de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), où je poursuis des études au doctorat en sciences infirmières. À la clinique, nous avons bien sûr porté l’ÉPI et instauré des processus plus restrictifs pour l’accueil et l’accompagnement de la clientèle. Nous nous sommes sentis en sécurité. Dans l’exercice de ma profession, il est important de faire preuve de rationalité, de se référer aux protocoles et de ne pas se laisser envahir par les émotions.

Au-delà de l’aspect organisationnel, mon attention s’est portée sur le bien-être des patients. Au début de la pandémie, je les trouvais résilients, car les restrictions liées à la pandémie étaient perçues comme passagères. Comme la situation perdure, ils deviennent plus tendus et fatigués. Leur état de bien-être se détériore sous mes yeux. C’est ce que je trouve le plus difficile. J’ai pu observer que la pandémie a d’énormes impacts sur la santé mentale des gens. Certains patients ne se sont jamais sentis si isolés. On observe une augmentation de l’automédication, de la consommation de substances et de cas de dépression.

La pandémie nous a obligés à faire preuve d’une grande adaptation, que ce soit sur le plan des horaires, de la relation avec les patients, de l’augmentation de la clientèle ou de l’organisation des soins. Je suis fière de l’équipe du CSA, car nous sommes solidaires et avons un grand esprit d’entraide. Bien que nos patients vivent des moments difficiles, ils sont très reconnaissants. C’est ma plus belle récompense. »

 

« Bien que les patients vivent des moments difficiles, ils sont très reconnaissants. C’est ma plus belle récompense. »

 

Pour aller plus loin