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Perspective infirmière | Hiver 2022

Pour des soins culturellement sécuritaires et exempts de toute forme de discrimination

Entrevue avec Régina Chachai et Jacinthe Pepin

Jean-Simon Fabien 

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2022 Jan 07
Pour des soins culturellement sécuritaires et exempts de toute forme de discrimination

En rendant public en novembre 2021 son énoncé de position, Améliorer les soins aux Premières Nations et aux Inuit en contrant le racisme systémique, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) a souhaité provoquer une prise de conscience au sein de la profession pour regagner la confiance des membres des Premières Nations et des Inuit afin que leur soient offerts des soins de santé empreints de sécurité culturelle.

Les coprésidentes du groupe d’experts ayant travaillé à la rédaction de l’énoncé, Régina Chachai, Atikamekw de la communauté d’Obedjiwan, infirmière responsable des soins infirmiers et directrice des services de santé par intérim au poste de soins d’Opitciwan, de même que Jacinthe Pepin, allochtone, infirmière, secrétaire de Faculté et professeure titulaire de la Faculté des sciences infirmières à l’Université de Montréal, ont répondu à nos questions afin de clarifier certains des aspects de l’énoncé de position et ainsi, de contribuer à le faire vivre au quotidien dans la pratique infirmière. 

« Comme infirmière et infirmier, nous devons rester vigilants et nous montrer sensibles au vécu des membres des Premières Nations et des Inuit. Ce racisme systémique qui s’est introduit dans plusieurs des sphères de notre société doit être prévenu et combattu avec vigueur. Il faut se rappeler que chacun des membres de ces communautés que nous soignons porte en lui les traces indélébiles de décisions, d’a priori, de préjugés et de gestes discriminatoires et, disons-le, racistes. » - Luc Mathieu, Président de l’OIIQ

Pourquoi avoir répondu à l’appel de l’OIIQ pour co-présider le groupe d’experts?

Régina Chachai - Au cours de mes années de travail comme infirmière, c’est un aspect qui m’a toujours interpellée, car je me suis toujours sentie confrontée entre deux perspectives, entre deux valeurs : ma propre culture en tant que membre des Premières Nations et ma profession. J’ai été témoin d’un refus de traitement dans ma propre famille et même si je n’étais pas en fonction, j’ai dû expliquer l’importance du soin, sachant que le refus était provoqué par un bris de confiance entre ma communauté et le système de santé.

Je rêvais de créer un jour un modèle qui soit adapté et qui favorise une approche de soins basée sur la culture, car je vis depuis le début de ma carrière avec ces deux perspectives, cette dualité entre ma culture et ma profession.

Jacinthe Pepin - J’ai ressenti après le décès tragique de Joyce Echaquan un sentiment d’urgence d’agir pour provoquer un changement dans la profession. C’est pourquoi je me suis engagée et j’ai dit oui lorsque j’ai été interpellée par mon ordre professionnel. J’ai aussi accepté ce mandat parce qu’il me touchait et m’offrait la possibilité de travailler à nouveau en co-construction avec des infirmières et infirmiers issus des Premières Nations et des Inuit. Grâce à ma participation à un projet d’amélioration de la qualité des soins dans les communautés des Premières Nations, chapeauté par la Direction générale de la santé des Premières Nations et des Inuit (DGSPNI) de Services aux Autochtones Canada, j’ai découvert la richesse de la co-construction avec des infirmières et infirmiers de diverses communautés. Ensemble, avec une petite équipe du Centre d'innovation en formation infirmière (CIFI) à la Faculté, des collaboratrices de la DGSPNI et plusieurs infirmières de communautés francophones et anglophones des Premières Nations, nous avons élaboré un référentiel des compétences infirmières propres à leur pratique.

Cette approche m’a préparée à la co-présidence du groupe d’experts, car j’ai appris avec ces infirmières à travailler et à écouter en demeurant en constant apprentissage. Pour moi, cette idée de co-construction et de co-présidence est extrêmement importante. J’ai beaucoup appris à travers le processus à être dans l’ouverture, le respect, l’écoute et l’apprentissage.

Pourquoi la sécurité culturelle est-elle la pierre d'assise de l’énoncé de position?

Régina Chachai - La sécurité culturelle permet de contribuer à une vague de changement. Le changement ne se fera pas du jour au lendemain en raison de l’histoire qui nous précède et avec le portrait actuel de la santé des Premières Nations et des Inuit, mais j’ai choisi de travailler avec l’OIIQ pour tenter d’améliorer la qualité des soins et pour les rendre sécuritaires culturellement.

Jacinthe Pepin - Occidentaux, Nord-Américains, nous pensons d’une certaine façon la qualité des soins infirmiers, fondés sur les résultats de recherche et les meilleures pratiques, mais cette culture professionnelle laisse parfois dans notre angle mort des connaissances et des façons de faire qui sont celles des Premières Nations et des Inuit. La sécurité culturelle amène à travailler avec la personne qui est devant nous et ses proches, pour leur bien-être tel qu’ils le conçoivent. Cependant, l’approche de sécurité culturelle autochtone dépasse la relation entre deux personnes, entre un patient et un professionnel de la santé. Elle englobe la lutte contre les manifestations de racisme systémique, celui qui est intégré dans la structure du système de santé et qui crée de l’iniquité. La sécurité culturelle telle qu’on l’entend permet de rester à l’affût de cette réalité, de promouvoir l’accès à des soins de qualité et de regagner la confiance des Premières Nations et des Inuit.

C’est une démarche individuelle pour atteindre une compréhension approfondie par l’ouverture et l’humilité. J’aime beaucoup le fait que dans l’énoncé de position, quelques extraits sont présentés par des membres de notre groupe d’experts, dont un de Mona Eepa Belleau qui explique comment le concept de sécurité culturelle est perçu par des personnes autochtones. C’est l’un des aspects centraux de notre travail.

« La sécurité culturelle autochtone, c’est de savoir que nos cultures, nos langues, nos valeurs et nos cosmologies autochtones sont honorées et prises en compte dans le traitement que l’on reçoit dans le système de santé colonial en place. Assurer une sécurisation culturelle autochtone demande que l’on décolonise notre esprit pour décoloniser nos approches et nos systèmes. Le système de santé a le devoir d’assurer des soins de santé culturellement sécurisants aux Premières Nations et aux Inuit. » - Mona Eepa Belleau, Militante inuk, membre du groupe d’experts

Comment l’approche de co-construction s’est-elle manifestée au sein du groupe d’experts?

Régina Chachai - L’échange entre deux nations pour la même profession : c’est comme ça que j’ai vécu le processus de co-construction avec le groupe d’experts. On a beaucoup écouté, oui, mais on a été écoutés aussi, et c’est là que réside la clé du succès de nos échanges et de notre réflexion.

Jacinthe Pepin - La co-construction s’est vécue à deux niveaux. Premièrement, au sein même de notre groupe de travail, nous étions en situation de co-construction entre membres autochtones et allochtones; nous partagions des connaissances et des expériences. Deuxièmement, il y a aussi eu une co-construction par l’écriture itérative entre notre groupe d’experts et les diverses directions au sein de l’OIIQ.

Dans notre groupe, nous avons partagé des histoires et des expériences touchantes qui nous ont permis de comprendre le besoin profond de sécurité culturelle. Nous avons également affirmé l’urgence de reconnaître le racisme systémique dans le système de santé. L’importance d’un énoncé de position qui comportait des actions était reconnue unanimement dans le groupe et au bureau de l’OIIQ. Mieux comprendre pour offrir des soins infirmiers au profit de la santé des Premières Nations et des Inuit et pour regagner leur confiance était au cœur de nos travaux.

Comment atteindre des relations professionnelles partenariales optimales?

Régina Chachai - C’est une approche qui repose sur la relation d’ouverture mutuelle avec la personne qui est devant nous. Dans ma culture, cette approche s’incarne bien par la roue médicinale, un cercle sacré qui symbolise la vie en équilibre dans tous les domaines de la vie. Tout dans cette roue est en relation d’équité.

Jacinthe Pepin - Une relation professionnelle partenariale optimale, c’est une relation basée sur l’écoute, qui respecte la compétence et l’expérience de chacun et dans laquelle il n’y a pas de relation de pouvoir, comme il en existe dans diverses sphères de notre vie. Dans notre travail à Régina et moi, il était important de comprendre l’apport spécifique de chacun sur une question afin que chaque personne se sente écoutée.

Sans toujours le nommer ainsi, le partenariat patient-famille et professionnel de la santé est enseigné dans les programmes de formation. Cela implique de discuter des soins et traitements avec le patient, tout en reconnaissant l’apport spécifique de chacun, ses expériences et ses connaissances. Ultimement, ce que l’on vise, ce sont des soins de qualité et équitables et des relations professionnelles partenariales optimales qui facilitent l’atteinte de cette équité.

« Rien à propos de nous sans nous. La recherche doit se faire avec les personnes autochtones, dans un partenariat respectueux, équitable et réciproque. » - Amélie Blanchet Garneau, Inf., Ph. D., Membre du groupe d’experts

Quels conseils donneriez-vous à quiconque souhaitant contribuer à faire vivre l’énoncé de position dans la pratique infirmière?

Régina Chachai - Avoir confiance, c’est l’approche la plus constructive, c’est la base au moment de l’accueil de la personne en face de nous. Elle permet l’ouverture, l’écoute et la rencontre. La curiosité contribue également à tisser cette alliance avec l’autre.

Jacinthe Pepin - La première des choses est de s’informer pour comprendre. Je suggère à tous de lire des textes rédigés par des auteurs issus des Premières Nations et des Inuit ou de regarder des documentaires. Le fait de s’intéresser à leur histoire peut améliorer notre compréhension de leur réalité et ainsi, contribuer à ce que des soins empreints de sécurité culturelle leur soient prodigués.

Nous n’en sommes pas encore là, mais l’intégration des savoirs traditionnels autochtones en matière de soins dans nos pratiques serait un pas de plus vers les principes de la sécurité culturelle. Il reste des travaux à faire en ce sens.

Régina Chachai - Les onguents, les tisanes traditionnelles, je les utilise dans ma vie personnelle, mais en tant qu’infirmière, je dois pour l’instant respecter ce qui est inscrit dans mes actes professionnels.

Comment un autoexamen de ses biais inconscients peut-il être fait au quotidien dans l’exercice de la profession?

Régina Chachai - Pour avoir une réflexion sur la réalité de la per- sonne qui se trouve devant nous, le plus important est de faire preuve de curiosité. Par expérience, je remarque que beaucoup d’allochtones sont gênés de poser des questions aux personnes autochtones, alors que nous avons vraiment une ouverture culturelle à la curiosité des gens. C’est ancré en nous. Même si je sais qu’en tant qu’infirmière, le temps nous bouscule dans la prestation des soins, le fait de prendre un instant pour poser une simple quest ion serait déjà un pas dans la bonne direction, vers une ouverture à connaître l’autre.

Jacinthe Pepin - Nous avons tendance à nous identifier à des gens qui nous ressemblent et qui pensent comme nous; nous devons en être conscients. Nous avons un travail de réflexion individuelle à faire, mais également entre collègues, au sein d’unités de soins et d’unités de formation. Pour que l’autoexamen des biais soit un succès au quotidien, il faut de l’ouverture, de l’humilité et des échanges sans jugement, dans le respect, qui permettent d’avancer entre collègues, allochtones et autochtones. En outre, poser des questions qui bousculent des habitudes et des processus en place est un autre moyen de faire progresser notre réflexion et de nous ouvrir à la pensée des Premières Nations et des Inuit.

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