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Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Été 2022

Sandro Echaquan

Un infirmier praticien spécialisé en première ligne engagé envers l’amélioration des soins aux communautés autochtones

Josiane Roulez 

Sandro Echaquan
Portrait | Sandro Echaquan : un infirmier praticien spécialisé en première ligne engagé envers l’amélioration des soins aux communautés autochtones

Responsable des soins infirmiers au Centre de santé Masko-Siwin dans sa communauté, à Manawan, Sandro Echaquan est le premier infirmier praticien spécialisé en première ligne (IPSPL) d’origine autochtone, et l’un des premiers IPS au Québec. Professeur adjoint clinique à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, il s’investit aussi dans divers comités et projets de recherche sur la sécurité culturelle. Portrait d’un infirmier inspirant qui consacre sa carrière à améliorer la qualité, l’accessibilité, l’équité et la sécurité des soins pour les membres des Premières Nations et les Inuit.

C’est le contact avec la médecine traditionnelle autochtone qui a inspiré le choix de carrière de Sandro Echaquan. À 10 ans, il a participé au documentaire Les six saisons des Atikamekw, des réalisateurs Pierre Dinel et Pierre Hivon. Il y accompagnait un guérisseur dans la cueillette des plantes médicinales et les cérémonies traditionnelles. Plus tard, il a aussi découvert que sa grand-mère paternelle était guérisseuse. « Cette expérience et le bagage de mes parents et de mes grands-parents m’ont ouvert l’esprit à la santé, se rappelle l’infirmier. Comme mes ancêtres nomades, je ressentais l’appel du voyage, et j’ai donc décidé d’étudier à l’Université de Moncton. En 1999, aussitôt mon baccalauréat terminé, je suis revenu donner des soins dans ma communauté. »

À Manawan, les soins reposent alors entièrement sur un dispensaire géré par les infirmières. Rapidement, Sandro Echaquan ressent le besoin d’approfondir ses connaissances pour améliorer les soins et les services. Il réalise donc une maîtrise à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal puis, quelques années plus tard, son cours d’infirmier praticien en soins primaires à l’Université d’Ottawa. Vers 2006, il fait reconnaître son diplôme au Québec, devenant ainsi le premier infirmier praticien spécialisé d’origine autochtone de la province.

Sa soif d’apprendre et son désir de contribuer à la qualité des soins et des services dans sa communauté le pousseront aussi à occuper, de 2014 à 2017, le poste de directeur des services de santé du Centre de santé Masko-Siwin, qui a alors remplacé le dispensaire. Il en deviendra ensuite le directeur général, de 2017 à 2018, avant choisir de revenir à la pratique clinique.

Un rôle prépondérant pour les infirmières

L’accès difficile aux services et le manque de ressources infirmières sont les principaux défis que rencontre Sandro Echaquan dans son travail. Manawan se trouve à plus de 180 km au nord et à 4 heures et demie de route de Joliette. On n’y trouve ni hôpital ni clinique. Pour obtenir un examen plus poussé, un patient doit s’absenter pendant deux jours, dont une journée complète de déplacement. Il doit parfois laisser sa famille derrière ou faire garder ses enfants. Le Centre de santé Masko-Siwin, quant à lui, doit assurer son transport, sa nourriture et son hébergement. « L’enjeu est important pour les familles. En tant qu’infirmier, je dois être à l’affût des signes cliniques et des symptômes. Je dois exercer mon jugement clinique pour déceler quel patient doit être envoyé à l’hôpital, et quel autre peut demeurer dans la communauté », explique Sandro Echaquan.

Les infirmières jouent donc un rôle essentiel à Manawan et travaillent en étroite collaboration intraprofessionnelle. « La clinique est dirigée par les infirmières, et nous avons un très bel esprit d’équipe. Je les encourage à exercer leur plein champ de pratique. Quand elles atteignent les limites de leur compétence, je suis là pour prendre la relève. Et quand j’atteins les miennes, le médecin entre en jeu. Comme il ne vient dans la communauté que deux ou trois jours par semaine, il est important que ces moments soient bien investis, que les patients aient vraiment besoin de ses services, » souligne-t-il.

Les savoirs ancestraux au cœur des soins

Au Centre de santé Masko-Siwin, Sandro Echaquan travaille à intégrer les savoirs ancestraux autochtones aux différentes facettes des soins. L’évaluation de la condition physique et mentale se fonde sur la roue de la médecine autochtone, qui tient compte des dimensions spirituelle, mentale, physique et émotionnelle. « Pour nous, prendre soin de sa santé équivaut à prendre soin des quatre dimensions de la roue de médecine, afin de conserver un équilibre qui favorise la santé. Le nom complet de ma nation, Atikamekw Nehirowisiw, signifie d’ailleurs “?l’homme en équilibre avec son environnement?”. Cet équilibre s’établit non seulement chez la personne, mais avec sa famille, sa communauté et le territoire, que nous appelons la Terre-Mère », explique-t-il.

À Manawan, la moitié de la population est âgée de moins de 25 ans. L’équipe infirmière a donc développé une forte expertise pédiatrique. Au Centre de pédiatrie sociale Mihawoso, que Sandro Echaquan a contribué à fonder en 2019, le plan de soins intègre des pratiques de santé traditionnelles, comme les cérémonies des premiers pas et du lever du soleil, auxquelles participent parfois les infirmières et les intervenants de santé. La famille fait partie intégrante du plan d’intervention. Des guérisseurs et des experts culturels sont invités à contribuer aux soins, et les jeunes bénéficient d’activités traditionnelles, comme des excursions en nature, la cueillette des plantes ou la fabrication de canot ou de mocassins.

« La valorisation d’aspects traditionnels dans les soins permet d’offrir des services culturellement sécuritaires. Il faut donner le choix aux Autochtones d’intégrer les deux médecines dans leur processus de guérison », indique l’infirmier, qui aimerait renforcer cette pratique à Manawan et la voir s’enraciner à l’extérieur de la communauté. Il cite l’exemple du Centre Wabano d’accès à la santé pour les Autochtones, à Ottawa, un centre d’excellence national qui a adopté les valeurs autochtones et où le patient peut décider de voir soit le médecin, soit le guérisseur.

Cette reconnaissance des savoirs ancestraux autochtones dans les soins s’inscrit aussi dans deux déclarations auxquelles Sandro Echaquan a récemment participé : l’énoncé de position de l’OIIQ, Améliorer la santé des Premières Nations et des Inuit en contrant le racisme systémique, et le Principe de Joyce, qui vise notamment à garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable et exempt de discrimination à tous les services sociaux et de santé.

La sécurité culturelle pour mieux soigner

Sandro Echaquan saisit toutes les occasions de nourrir la réflexion sur la sécurisation culturelle. Il donne régulièrement des conférences sur le sujet, notamment auprès des conseils des infirmières et infirmiers. Il participe aussi à divers projets de recherche, entre autres avec l’Université Laval et l’Université du Québec à Rimouski, et apporte sa vision au sein de nombreux comités universitaires et infirmiers, dont le comité de réconciliation du CISSS de Lanaudière, constitué après le décès tragique, en 2020, de sa cousine Joyce Echaquan. Il a, de plus, contribué au développement de la formation en sécurisation culturelle de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, et enseigne à l’École des dirigeants des Premières Nations de HEC Montréal.

L’année dernière, lorsque l’Université de Montréal lui a proposé de devenir professeur adjoint clinique pour enseigner aux futures étudiantes et infirmières praticiennes spécialisées, il a tout de suite saisi cette occasion de transmettre ses connaissances et de sensibiliser la relève à la réalité autochtone. « J’apporte dans mes cours des exemples sur la manière d’évaluer les patients à Manawan et d’intégrer la famille aux soins, des anecdotes sur le contexte ou les coutumes. Une étudiante a eu l’idée de réaliser des situations cliniques avec des membres des Premières Nations. Je sens que les étudiantes sont ouvertes et avides d’apprendre, » se réjouit Sandro Echaquan.

Il prépare pour cet automne un module sur la sécurisation culturelle lors de l’évaluation clinique, en collaboration avec la professeure et chercheuse Amélie Blanchet-Garneau, et un atelier de réflexion sur les biais cognitifs qui sera offert dans le cadre d’un cours de maîtrise. Avec la Faculté des sciences infirmières, il participe aussi à un projet inédit de promotion de la profession infirmière dans les communautés, afin de recruter davantage d’étudiantes autochtones.

La compétence culturelle pour rebâtir la confiance

La compétence culturelle fait partie des sept compétences ciblées par le Référentiel de compétences infirmières des communautés Premières Nations réalisé par le Centre d’innovation en formation infirmière et apprentissage professionnel (CIFI), auquel il a collaboré. À moyen terme, il souhaite voir apparaître une composante obligatoire sur la sécurité culturelle dans la formation initiale, comme c’est déjà le cas dans l’Ouest canadien.

« En raison de leur histoire, les personnes autochtones ont souvent peur de consulter. Lorsqu’elles le font enfin, la maladie est bien installée, les complications sont plus grandes, les cancers plus avancés. Le décès de Joyce a ravivé les blessures, mais il a aussi favorisé une prise de conscience sur l’importance de placer la sécurité culturelle au cœur de la prestation de soins. Je sens que les professionnels de la santé que je côtoie sont plus sensibles à la réalité des autochtones, et je reçois des échos positifs de patients qui reçoivent de bons soins. Les actions mises en place me donnent espoir que les liens de confiance se rétabliront », conclut Sandro Echaquan.

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