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Perspective infirmière | Septembre-octobre 2020

Entretien avec l’historienne Yolande Cohen | Infirmières : de la vocation à l’expertise professionnelle

Par Catherine Crépeau

Yolande Cohen, historienne et professeure à l’Université du Québec à Montréal, s’intéresse à l’histoire des infirmières à travers le prisme incontournable de l’évolution de la place des femmes dans la société. Ses travaux ont permis de mieux comprendre les enjeux entourant le soin des autres, un travail longtemps gratuit et, en majorité, accompli par les femmes.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à l’histoire des infirmières?

J’avais un projet de recherche dans les années 1980 sur la modernisation du Québec par les femmes, notamment grâce à leurs associations. Après avoir reçu une subvention et embauché des assistantes de recherche, nous avons cherché les associations de femmes et les associations féministes. Nous avons dépouillé des journaux comme La Terre de chez nous, Le Journal de Françoise, La Bonne Parole et La Garde-malade canadienne-française. Nos trouvailles ont été passionnantes. La Garde-malade présentait beaucoup d’information sur le quotidien des infirmières et des hôpitaux. C’était l’époque où les infirmières provenaient presque toutes des communautés religieuses et géraient les hôpitaux (ndlr : vers 1920).

En quoi l’histoire des infirmières est-elle liée à celle des québécoises?

La santé est un élément important de développement de la société, et les infirmières ont largement participé à la modernisation du système de santé du Québec. Beaucoup de Québécoises se sont épanouies dans ce métier, à une époque où les options de carrière demeuraient limitées pour les femmes. Ce travail d’infirmière s’est fait de façon invisible, car les femmes n’avaient pas encore, leur place à l’époque, dans le récit historique de la province.

Au début des années 1900, il y avait plusieurs dizaines d’organisations de femmes, comme les Cercles de Fermières, les Filles d’Isabelle, etc., ainsi qu’une importante association de femmes, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste. Si, au tournant du 20e siècle, elles se présentent comme des œuvres caritatives, pour ne pas sortir de l’aire dévolue aux femmes, ces organisations leur ouvrent un accès à la vie publique. Elles tiennent des assemblées ou, par exemple, font du lobbying ou fournissent du personnel aux partis politiques.

C’est dans ce contexte que les infirmières se regroupent en association professionnelle. Elles sont l'une des premières professions féminines organisées, avec leurs écoles, leurs journaux et leur association professionnelle (l’Association des garde-malades canadiennes-françaises, qui a donné naissance à l’OIIQ). Entre les années 1920 et 1940, elles participent à une réforme importante de la formation en soins infirmiers, avec la création d’un nouveau curriculum dans les écoles et la mise en place d’une formation universitaire (au sein de l’Institut Marguerite d’Youville affilié à l’Université de Montréal). Ainsi, les sciences infirmières offrent aux femmes une des premières grandes carrières universitaires. En ce sens, on peut dire que les infirmières ont pavé la voie à l’émancipation des femmes. Les hôpitaux et le système de santé ne fonctionneraient pas sans elles, mais on continue toutefois à les considérer comme secondaires.

Comment expliquer cette absence de reconnaissance?

Au début du 20e siècle, des femmes pouvaient effectuer ce travail par vocation et non pas pour un salaire, dans un domaine où elles ne remettraient pas en cause les soi-disant attributs naturels féminins de douceur, de charité, etc. Donc, dans ces métiers féminins sous-payés, l’expertise attendue était perçue comme découlant de la vocation des femmes de donner des soins aux autres. Cette idée préconçue persiste encore aujourd’hui.

La pandémie a mis en relief, avec beaucoup de tristesse, que tous les soins intimes aux personnes vulnérables relèvent toujours d’une faible reconnaissance sociale et d’une reconnaissance salariale encore moindre. Il suffit de penser aux préposées, bien souvent des femmes venant de communautés immigrantes ou d’origines culturelles différentes. Elles sont au bas de l’échelle sociale et salariale. Et même si la profession infirmière a changé, que la formation et la recherche en sciences infirmières ont connu des avancées importantes et que les conditions de travail et salariales se sont améliorées, la reconnaissance des infirmières comme professionnelles avec une autonomie de pratique tarde toujours.

L’emploi du terme « vocation » pour parler des infirmières expliquerait-il en partie le manque de reconnaissance dont souffre encore la profession?

Le mot « vocation » a été très important dans la construction de la profession infirmière. Il fallait avoir la vocation. C’est ainsi que les sœurs ont réussi à recruter des femmes pour soigner les malades. Il a fallu près d’un siècle et demi de combat féministe pour sortir la profession de cet univers charitable, bénévole et religieux.
Pour cette raison, l’expression « ange gardien », utilisée depuis le début de la pandémie, me choque. Les infirmières se font constamment rappeler l’origine de leur profession, alors que leur réalité est tout autre. Aujourd’hui, les soins infirmiers reposent sur un savoir-faire professionnel, une expertise et des compétences acquises au terme d’études de plus en plus longues. On ne peut plus parler de « savoir-faire » féminin.

C’est évident que les métiers de soins nécessitent toujours une grande sensibilité pour l’autre. On l’a constaté dans les témoignages diffusés dans les médias pendant la pandémie. On a vu des infirmières qui se consacrent entièrement aux soins, mais elles n’ont pas choisi ce travail pour être des anges et se dévouer. Cette façon de voir les soins infirmiers dévalorise la profession tout en renforçant le stéréotype selon lequel il s’agit d’une vocation ne demandant pas de capacités intellectuelles ni une expertise particulière acquise lors d’une longue formation.

Que peuvent faire les infirmières pour sortir de ce que vous appelez « un ghetto »?

Elles ont déjà beaucoup fait. Dès 1949, elles ont changé le nom de leur association pour inclure les infirmiers. Elles ont revendiqué la mixité femmes-hommes très tôt dans l’espoir de faire mieux reconnaître le travail infirmier comme profession. Elles ont aussi beaucoup œuvré à définir un curriculum basé sur des savoirs spécifiques et développé les sciences infirmières, une discipline universitaire à part entière. Elles ont contribué à établir une autonomie de pratique, en particulier pour les infirmières praticiennes spécialisées (IPS), tout en déployant d’actives collaborations avec les autres ordres professionnels dans le système de santé. Toutefois, elles restent encore relativement dépendantes d’un système patriarcal, que même la Loi sur l’équité salariale n’a pas permis de détrôner tout à fait. On sait que les femmes continuent d’assumer plus que leur part des tâches domestiques et de care, et cela pèse beaucoup sur les rapports entre femmes et hommes, qui demeurent inégaux. Et les infirmières en paient aussi le prix quand elles disent combien leurs conditions de travail et de vie sont difficiles.

La population a un immense capital de sympathie pour les infirmières, qui ne s’est pas démenti lors de cette pandémie. Il s’agit d’une occasion à saisir. Il est important que les ordres professionnels se parlent et proposent au gouvernement une redéfinition des rôles au sein des équipes de soins, dans un souci plus égalitaire, qui permette de répondre à l’exigence de « placer le patient au cœur des soins », mais aussi dans la perspective de garantir un climat de travail plus sain pour les travailleuses et travailleurs de la santé.

L’OIIQ devra inévitablement se pencher sur la question des différents niveaux de formation donnant accès à un même titre d’infirmière et à un même champ d’exercice. La formation et les responsabilités professionnelles sont étroitement liées au statut professionnel et déterminent les conditions de travail. C’est un aspect fondamental de la reconnaissance de la profession.

 

Yolande Cohen participera le 6 octobre à un échange virtuel sur la page Facebook de l’OIIQ, animé par Paul Houde, sous le thème. « L’histoire des infirmières et la place des femmes dans la société ». Cette activité s’inscrit dans le cadre du 100e anniversaire de l’OIIQ.

 

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