Pratique professionnelle

 

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Événement

Forum sur la pratique infirmière 2018 - Le jugement clinique au coeur de la pratique (panel)

Dalila Benhaberou-Brun, B. Sc. inf., B. Sc., M. Sc.

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01 janv. 2019
Forum sur la pratique infirmière 2018 - Le jugement clinique au coeur de la pratique (panel)

Les panélistes Sylvie Charlebois, Odette Doyon, Brigitte Martel, Maude Trépanier et Joël Brodeur sont unanimes : pour occuper entièrement son champ d’exercice, l’infirmière doit remettre l’évaluation et le jugement clinique au coeur de sa pratique.

Les écrits scientifiques publiés au cours des deux dernières décennies ont permis de mettre en lumière des données précises concernant les compétences et les lacunes de la profession infirmière. Force est de constater que, quinze ans après l’adoption de la loi 90, les activités professionnelles de l’infirmière ne sont pas toujours pas déployées à leur plein potentiel. Les panélistes le déplorent et apportent leur point de vue éclairé sur les raisons d’un tel manquement.

L'évaluation et la surveillance clinique

Selon les panélistes, le rationnement des soins ne fait aucun doute. Le concept de rationnement fait référence à l’incapacité pour les infirmières de réaliser certains soins pourtant requis par l’état de santé du patient en raison de différents facteurs comme la contrainte de temps, les ressources insuffisantes et la plus grande complexité des soins à prodiguer. Ainsi, les infirmières limitent leur pratique en choisissant d’exclure plusieurs de leurs activités réservées dont l’évaluation et la surveillance clinique, qui font appel au jugement et au raisonnement clinique de l’infirmière. « N’oublions pas que l’évaluation clinique est une responsabilité infirmière », insiste Odette Doyon, professeure associée à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Quant à la surveillance clinique, « il s’agit d’une activité incontournable visant à détecter l’apparition de risques et contribuer à la sécurité des patients ». Malheureusement, les effets indésirables qui découlent de l’absence de surveillance clinique ont des conséquences délétères, voire mortelles, sur les personnes soignées comme en témoignent des enquêtes du syndic de l’OIIQ et les rapports du coroner, relève l’infirmière et chercheure bien connue pour ses travaux sur la surveillance clinique.

« Les jeunes infirmières sont prêtes à changer d’emploi si elles n’obtiennent pas les conditions qu’elles recherchent. »

Maude Trépanier
Présidente, CII, CHU de Québec – Université Laval

En 2018, le rôle infirmier reste encore incompris, souvent circonscrit à des tâches techniques et en chevauchement avec celui d’autres intervenants du milieu de la santé. Troublés par le fait que trop d’infirmières ne sont pas familière avec le champ d’exercice de leur profession et ses activités réservées, les panélistes mettent en cause notamment une méconnaissance du cadre normatif ainsi que l’organisation du travail.

L'organisation du travail

Sur le terrain, la structure et l’organisation des équipes de soins restreignent l’autonomie des professionnelles par toutes sortes de normes tacites qui n’ont pas lieu d’être, poursuit Odette Doyon. Selon elle, il faut cesser de comptabiliser les soins visibles et se concentrer sur l’évaluation et la surveillance clinique. « Une infirmière devrait pouvoir pratiquer sa profession en se basant sur les résultats probants », souligne-t-elle. Le rôle infirmier, mal compris par les infirmières elles-mêmes et par les autres intervenants de la santé, ne peut se déployer pleinement dans les conditions actuelles en raison d’impératifs imposés par les établissements de santé.

« Une infirmière devrait pouvoir pratiquer sa profession en se basant sur les résultants probants. »

Odette Doyon
Professeure associée à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Les ratios infirmière-patients élevés, les problèmes de communication entre infirmières et gestionnaires, la surcharge de travail, les contraintes administratives ainsi que le manque de leadership infirmier ont été identifiés comme des obstacles au déploiement du champ de pratique des infirmières. « Je souhaite que les infirmières bénéficient d’une plus grande latitude décisionnelle », mentionne Brigitte Martel, directrice des soins infirmiers au CHU de Québec – Université Laval. Cette dernière les exhorte à trouver les moyens de prendre la place qui leur revient dans leur milieu de travail.

Impacts sur la compétence infirmière

Depuis quelques années, la main-d’oeuvre infirmière a grandement évolué, mais le roulement de personnel demeure un enjeu important. Les attentes de la relève diffèrent de celles de leurs collègues plus expérimentées. Priorisant la conciliation travail-famille, « les jeunes infirmières sont prêtes à changer d’emploi si elles n’obtiennent pas les conditions qu’elles recherchent », explique Maude Trépanier, présidente du Conseil des infirmières et infirmiers (CII) du CHU de Québec – Université Laval.

« Je souhaite que les infirmières bénéficient d’une plus grande latitude décisionnelle. »

Brigitte Martel
Directrice des soins infirmiers au CHU de Québec – Université Laval

Les panélistes ont constaté à maintes occasions que beaucoup trop d’infirmières accomplissent des tâches dévolues normalement aux infirmières auxiliaires ou même aux préposés aux bénéficiaires. L’évaluation infirmière ne devrait pas se limiter à la simple collecte de données et à la complétion systématique de formulaires, ont prévenu les panélistes. « Il y a confusion entre capacités et responsabilités infirmières, explique Joël Brodeur, directeur, Direction Développement et soutien professionnel de l’OIIQ. Les principes centraux de la profession infirmière comme le raisonnement analytique et le jugement clinique doivent être impérativement réintégrés pour guider la pratique, ajoute-t-il.

« Il y a confusion entre capacités et responsabilités infirmières. »

Joël Brodeur
Directeur, Direction, Développement et soutien professionnel, OIIQ

Il est important d’enseigner que l’évaluation est une responsabilité de l’infirmière, ajoute Odette Doyon. Le déploiement sous-optimal de son champ de pratique finit par avoir un impact négatif sur son expertise, ont noté les panélistes. « On risque de perdre ces compétences à force de ne pas les employer », déplore Sylvie Charlebois, directrice, Direction, Surveillance et inspection professionnelle à l’OIIQ.

« On risque de perdre ces compétences à force de ne pas les employer. »

Sylvie Charlebois
Directrice, Direction, Surveillance et inspection professionnelle, OIIQ

Enfin, tous s’accordent à dire que les concepts de professionnalisation et de responsabilisation doivent être renforcés. Loin d’être un simple métier d’exécutante paramédicale, être infirmière est une profession comptant d’importantes responsabilités aux impacts significatifs sur la santé de la population, dont au premier chef l’évaluation et la surveillance clinique, activités qui font appel au jugement et au raisonnement clinique.

 

 

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