Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Chronique déontologique

L’évaluation clinique : cet incontournable

Joanne Letourneau, syndique

Myriam Brisson, directrice adjointe - déontologie et syndique adjointe 

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04 sept. 2017

L’évaluation de la condition physique et mentale d’une personne symptomatique est l'activité réservée aux infirmières et infirmiers qui constitue l’assise de l’exercice infirmier.

L’évaluation de la condition physique et mentale d’une personne symptomatique est l'activité réservée aux infirmières et infirmiers1 qui constitue l’assise de l’exercice infirmier2. Pour réaliser cette activité réservée, l'infirmière doit d'abord recueillir toutes les données pertinentes à la situation de santé du client, entre autres, au moyen du questionnaire client, de l'examen physique, des données provenant d'autres professionnels et de divers examens diagnostiques. Par la suite, elle analyse et interprète ces données avec discernement et établit les constats de son évaluation.

 

 

Qu’il s’agisse de l’évaluation initiale ou de celle en cours d’évolution, l’évaluation est un processus dynamique qui implique que l'infirmière porte un jugement clinique sur la situation de santé d'une personne et qu'elle en communique les conclusions. À partir de cette évaluation, elle sera notamment en mesure :

  • de distinguer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas;

  • de détecter des complications;
  • de déceler des problèmes de santé;
  • de déterminer le degré de gravité ou l’urgence d’une situation;
  • d’établir les priorités et les conditions d’intervention;
  • d’exercer la surveillance clinique requise;
  • d’initier des mesures diagnostiques et des traitements selon une ordonnance;
  • de déterminer et d’ajuster le suivi clinique (plan thérapeutique infirmier);
  • de donner les directives cliniques appropriées à l'équipe de soins infirmiers;
  • d’aviser le médecin au moment opportun;
  • de diriger le client, au besoin, vers un autre professionnel de la santé ou une autre ressource3.

La plupart des interventions de l'infirmière découlent donc de cette évaluation.

Dans le cadre de son mandat de protection du public, l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) est régulièrement informé par le biais de rapports d'investigation du Bureau du coroner et d’événements médiatisés, des situations qui remettent en cause l’évaluation effectuée par des infirmières. En 2016-2017, parmi les événements médiatisés portés à l'attention de l'OIIQ, 37,5 % concernaient l'évaluation et la surveillance clinique.

Pendant cette même période, 39 % des demandes d'enquête reçues à la Direction, Bureau du syndic portaient sur la négligence dans les soins et traitements au sens de l'article 44 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers. Une proportion préoccupante de ces situations révèle des manquements dans l'évaluation de la condition physique ou mentale du client.

  1. 44. L'infirmière ou l'infirmier ne doit pas faire preuve de négligence dans les soins et traitements prodigués au client ou au sujet de recherche. Notamment, l'infirmière ou l'infirmier doit :

  2. procéder à l’évaluation requise par son état de santé;
  3. intervenir promptement auprès du client lorsque son état de santé l'exige;
  4. assurer la surveillance clinique et le suivi requis par son état de santé;
  5. prendre les moyens raisonnables pour assurer la continuité des soins et traitements [4].

L’évaluation clinique doit être réalisée avec rigueur, ce qui implique, entre autres, qu'elle doit être faite au moment opportun et que l'infirmière doit s'assurer d'obtenir toutes les données pertinentes à la situation de santé du client. Elle doit également être réalisée avec justesse, ce qui requiert que l'infirmière agisse avec compétence. Un manque de rigueur ou de justesse de la part de l'infirmière dans l'évaluation de la condition clinique d'un client peut se traduire par une évaluation insuffisante, incomplète ou erronée. Ces manquements peuvent survenir à toutes les étapes du processus d'évaluation. Dans de telles circonstances, le comportement peut révéler de la négligence de la part de l'infirmière et ainsi compromettre la sécurité des soins et des traitements prodigués au client.

En ce sens, le Conseil de discipline a reconnu coupables de négligence dans les soins et traitements et sanctionné des infirmières qui n'avaient pas procédé à une évaluation adéquate de la condition de santé des clients. À titre d'exemples :

  • Une infirmière a laissé dormir une cliente sans procéder à l'évaluation de la condition de santé de celle-ci, sous prétexte qu'il s'agissait d'une cliente difficile. L'infirmière a reconnu ne pas avoir bien évalué l'évolution de l'état de la cliente, notamment en ne prenant pas les signes vitaux et les signes neurologiques de cette dernière et en ne la questionnant pas à propos des symptômes l'ayant conduite à consulter à l'urgence5.
  • Une infirmière, après avoir été informée de la chute d'une cliente présentant des déficits cognitifs, a fait preuve de négligence en limitant son évaluation aux propos de cette dernière et en ne procédant pas à l'examen physique requis dans les circonstances6.
  • Une infirmière note au dossier d'une cliente que celle-ci semble éprouver des difficultés respiratoires. Pourtant, les signes vitaux et, notamment, les paramètres respiratoires ne sont pas mesurés. De plus, la médication déjà prescrite pour ce problème n'est pas administrée7.
  • Une infirmière appelée à procéder régulièrement à des prélèvements sanguins au domicile d'un client néglige de l'évaluer, malgré la détérioration tant de son état général que de son environnement. Ce faisant, l'infirmière n'a pas prodigué les soins requis ni assuré le suivi nécessaire8.

L'évaluation clinique est au centre de l'exercice infirmier. Elle comprend à la fois la collecte, l'analyse et l'interprétation des données, ainsi que l'établissement des constats qui en découlent. Elle doit être exécutée avec rigueur et justesse. Toute lacune dans l'une ou l'autre de ces étapes mène l'infirmière à une situation dans laquelle elle est susceptible de faire preuve de négligence dans les soins et traitements.

 


[1] Loi sur les infirmières et les infirmiers, L.R.Q. c. I-8, art. 36.

[2 et 3] Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). Le champ d'exercice et les activités réservées des infirmières, 3e édition, Montréal (Québec), 2016, p. 29.

[4] Code de déontologie des infirmières et infirmiers, RLRQ, chapitre I.8, r.9, articles 44 et 45.

[5]   Infirmières et infirmiers c. Caron, 2013 CanLII 8651 (QC CDOII), 2013-02-20.

[6] Infirmières et infirmiers c. Lalande, 2011 CanLII 24324 (QC CDOII), 2011-03-18.

[7] Infirmières et infirmiers c. Côté, 2011 CanLII 61131 (QC CDOII), 2011-07-13.

[8] Infirmières et infirmiers c. Lévesque, 2011 CanLII 81617 (QC CDOII), 2011-07-13.

Version remaniée et mise à jour de la chronique : L’évaluation clinique : cet incontournable, publiée par Sylvie Truchon, 28 novembre 2013, avec la collaboration de Myriam Brisson et Éric Roy.