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Le choc fantôme : explorer l’expérience et travailler en interdisciplinarité

Le choc fantôme : explorer l’expérience et travailler en interdisciplinarité
Pratique clinique | Le choc fantôme : explorer l’expérience et travailler en interdisciplinarité

Le défibrillateur cardiaque implantable, qui permet de traiter les désordres de l’activité électrique cardiaque, peut occasionner des effets désagréables chez plusieurs patients. En effet, certains ressentent des décharges électriques alors que le dispositif n’en émet aucune. Ces chocs fantômes peuvent altérer la vie des patients et de leurs proches. Grâce à ses interventions et à son travail au sein de l’équipe interdisciplinaire, l’infirmière peut aider ces patients.

La mort cardiaque subite (MCS) se caractérise par une perte soudaine des fonctions cardiaques, de la respiration et de l’état de conscience, habituellement causée par une interruption de l’activité électrique normale du cœur (Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa [ICUO], 2022). Elle se définit comme une mort qui suit le début de symptômes chez un sujet ayant ou non une maladie cardiaque connue (Fondation Cœur et Recherche [FCR], 2022). Depuis plusieurs décennies, la MCS constitue environ 50 % des décès liés au système cardiovasculaire (Myerburg et Junttila, 2012) et représente entre 300 000 et 350 000 décès annuellement aux États-Unis (Roger et al., 2011). Myerburg et Junttila (2012) mentionnent que plus de 25 % des patients qui présentent une MCS en étaient à leur premier événement cardiaque.

Dans la littérature, la MCS a fait l’objet de plusieurs études depuis le milieu des années 80 et certaines causes génétiques (p. ex. : syndrome de Brugada et syndrome du QT allongé) ou médicamenteuses (p. ex. : antipsychotiques et tricycliques) ont été mises en lumière. Alors que des chercheurs ont tenté d’identifier les causes des désordres de l’activité électrique cardiaque menant au décès subit des patients, d’autres se sont intéressés aux traitements visant à réduire le taux de MCS lors de l’apparition d’arythmies létales. Les recherches et les avancées technologiques des dernières décennies ont mené au développement d’un dispositif communément appelé « défibrillateur cardioverteur implantable (DCI) ». Depuis, le DCI est l’un des instruments couramment utilisés dans le traitement de la MCS.

Défibrillateur cardioverteur implantable

Le DCI est un dispositif électronique qui permet de traiter et de convertir les arythmies potentiellement létales chez les patients qui présentent une altération de l’activité électrique normale. Cette altération est souvent observée en présence d’une insuffisance cardiaque sévère, mais aussi de différentes pathologies comme la dysplasie ventriculaire droite arythmogène, le syndrome du QT allongé ou le syndrome de Brugada. Minuscule ordinateur d’environ 70 grammes et de la taille d’une montre (Medtronic, 2022), le DCI est utilisé depuis le milieu des années 80 en prévention primaire ou secondaire pour surveiller et stimuler les oreillettes et les ventricules, et délivrer des chocs à énergie variable servant à traiter les arythmies (Maass, 2013). Bien que ces chocs paraissent de faible intensité (généralement entre 21 et 31 J), il n’en demeure pas moins qu’ils peuvent aussi être très inconfortables, au point même de nuire à la qualité de vie du patient. En effet, après la délivrance d’un choc électrique, les réactions peuvent être variables. Des étourdissements, de la désorientation ou une sensation de malaise peuvent parfois être observés (Medtronic 2022).

De manière générale, la littérature est somme toute explicite en ce qui concerne la réponse émotionnelle des patients à la suite de l’installation d’un DCI. Des résultats d’études montrent que les patients porteurs de ce type de dispositif peuvent notamment présenter de l’anxiété ou des signes de dépression (Bilge et al., 2006; Israelsson et al., 2018; Zartaloudi et Pappa, 2019). Miller, Thylén et Moser (2016) mentionnent entre autres que les femmes et les jeunes adultes seraient davantage à risque de présenter de l’anxiété associée au DCI. Bien que les manifestations d’anxiété ou de dépression puissent être issues de différents facteurs liés à l’implantation d’un DCI, il n’en demeure pas moins qu’elles sont souvent associées de près ou de loin à l’émission de chocs par le dispositif. Ces chocs peuvent être consécutifs à la détection d’une arythmie létale, à une dysfonction du dispositif ou à un mauvais ajustement des paramètres. Toutefois, certains patients disent ressentir l’émission de décharges électriques par le DCI alors que l’analyse des données informatiques fournies par le dispositif laisse voir qu’aucune décharge n’a été administrée au patient. Dans ce cas, il s’agit fort probablement de chocs fantômes.


Références

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