Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Chronique déontologique

Le consentement aux soins : placebo, substituer, dissimuler… point de vue déontologique

Joanne Létourneau, syndique
Yannicke Boucher, syndique adjointe
Myriam Brisson, directrice adjointe – déontologie et syndique adjointe
Marie-Eve Côté, syndique adjointe
Martine Gagné, syndique adjointe
Sandra Moretti, conseillère à la consultation déontologique
 

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16 mars 2021
Le consentement aux soins : placebo, substituer, dissimuler… point de vue déontologique

L’administration de médicaments ou de substances est un geste quotidien dans le contexte de la prise en charge de vos clients. Mais certains contextes peuvent toutefois apporter des questionnements au point de vue déontologique. À titre d’exemples :

Dans le cadre d’une recherche, vous savez que vous administrez de la solution saline à une cliente plutôt que le médicament à l’étude. Est-ce que vous avez le droit d’administrer un placebo?

Vous constatez que le dosage d’un médicament a été diminué de moitié au dossier d’une cliente. Au plan de soins de celle-ci, il est indiqué que vous devez lui administrer le nouveau dosage en lui disant qu’il s’agit de sa médication habituelle. Est-ce acceptable d’administrer un médicament dont le dosage a été modifié à l’insu de la cliente?

Il est inscrit au plan de soins d’un client d’écraser son médicament antipsychotique et de le camoufler dans sa compote de pommes parce qu’il refuse de le prendre. Pouvez-vous dissimuler le médicament que le client refuse de prendre pour le traiter à son insu?

 

Placebo1 dans le cadre de la recherche

L’infirmière ou l’infirmier doit respecter ses devoirs et obligations déontologiques énoncés dans le Code de déontologie des infirmières et infirmiers2 , et ce, peu importe le milieu ou le contexte dans lequel elle ou il exerce. Les articles 7, 7.1, 7.2 et 7.3 du Code apportent des précisions supplémentaires quant aux devoirs et obligations déontologiques des membres dans le domaine de la recherche. À ceux-ci s’ajoute l’article 41.1 en matière de consentement à la recherche. À ce sujet, les projets de recherche sont encadrés par des comités d’éthique de la recherche. L’article 41.1 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers indique ceci :

Dans le cadre d’une recherche, l’infirmière ou l’infirmier doit, auprès de chacun des sujets de recherche ou de son représentant légal, s’assurer:

1°  que chaque sujet soit informé des objectifs et du déroulement du projet de recherche, des avantages, des risques ou des inconvénients pour lui ainsi que des avantages que lui procureraient des soins usuels, s’il y a lieu;

2°  qu’un consentement libre et éclairé soit obtenu par écrit de chaque sujet avant le début de sa participation à la recherche et, le cas échéant, lors de tout changement significatif au protocole de recherche;

3°  que le sujet de recherche soit informé que son consentement est révocable en tout temps.

 

Autrement dit, l’infirmière ou l’infirmier doit s’assurer que l’administration d’un placebo dans le cadre de la recherche a été autorisée par un comité d’éthique de la recherche et que les sujets y ont consenti de façon libre et éclairée, comme indiqué à l’article 41.1 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers.

 

Substitution et modification du dosage d’un médicament ou d’une substance

Au-delà de l’enjeu éthique qui peut habiter l’infirmière ou l’infirmier, le Code de déontologie des infirmières et infirmiers est clair : l’infirmière ou l’infirmier doit maintenir une relation de confiance avec le client et ne peut abuser de sa relation pour l’induire en erreur. Rappelons que l’infirmière ou l’infirmier doit obtenir le consentement du client en regard du médicament ou de la substance qu’elle ou il lui administre et lui fournir les informations nécessaires à la compréhension de leurs soins et traitements3. Dans ce contexte, il devient évident que le fait d’induire en erreur le client ou son mandataire ne correspond pas à la conduite attendue de l’infirmière ou de l’infirmier.

À ce sujet, en 20174, le Conseil de discipline de l’OIIQ a reconnu coupable une infirmière, chef d’équipe, d’avoir incité le personnel du centre d’hébergement à induire en erreur une cliente au sujet du dosage d’un médicament qui lui était administré. En effet, elle a ordonné au personnel de dire à la cliente qu’elle recevait 2 mg de morphine en sirop alors que seul 1 mg lui était administré. Le Conseil de discipline a également souligné l’impact de ce geste sur la relation de confiance de la cliente envers l’infirmière et par ricochet, du public envers la profession :

[…] en mentant à la cliente et en incitant le personnel à agir de même, l’infirmière brise le lien de confiance qu’elle doit pourtant préserver avec elle.

De plus, en posant ce geste, madame Chabot ébranle la perception du public à l’égard de la profession infirmière en qui il doit avoir totalement confiance.

 

Dissimulation d’un médicament ou d’une substance

La troisième situation concerne l’administration d’un médicament ou d’une substance à l’insu du client. Les mêmes obligations déontologiques mentionnées dans la situation précédente s’appliquent ici.  Autrement dit, l’infirmière ou l’infirmier ne peut dissimuler un médicament ou une substance pour l’administrer à un client, à moins d’avoir obtenu le consentement du client lui-même, de son mandataire ou du tribunal selon la situation.

De plus, même si le consentement a été obtenu du mandataire, il est essentiel de préciser qu’advenant un refus catégorique de prendre le médicament ou la substance de la personne inapte à consentir aux soins, une réévaluation de la situation doit être faite par l’équipe traitante, comme indiqué par le Curateur public5, et ce, en vertu du Code civil du Québec. La documentation clinique de l’infirmière ou de l’infirmier est essentielle afin de bien cerner les enjeux ainsi que d’assurer le suivi des démarches en cours.

Dans une décision rendue par le Conseil de discipline de l’OIIQ en 20066, une infirmière avait dissimulé dans la nourriture d’une cliente de l’Ativan 0,5 mg, bien que celle-ci avait expressément refusé de prendre ce médicament. Dans cette affaire, la preuve a révélé que tout le personnel soignant, y compris le médecin traitant, savait que la médication était dissimulée dans la nourriture de la cliente et jugeait qu’il était raisonnable de faire ainsi, car cela aidait à mieux la contrôler puisqu’elle était parfois désorganisée. À cet égard, le Conseil de discipline a reconnu coupable l’infirmière tout en soulignant ce qui suit :

En agissant comme elle l’a fait et ce, même si le médecin traitant connaissait la situation, l’intimée a brimé le droit de la patiente de choisir de prendre ou non la médication prescrite. Elle devait en tout temps informer celle-ci de l’administration d’une médication et si elle refusait de la prendre, elle devait aviser le médecin et surtout, cesser de la lui donner et ajouter une note au dossier […]

Il est donc important de retenir que l’infirmière ou l’infirmier doit obtenir le consentement aux soins du client, de son représentant ou de son mandataire ou encore du tribunal, selon la situation, à moins que la loi ne le prévoie autrement. Pour en savoir plus, consultez la chronique Les obligations déontologiques de l'infirmière et le consentement aux soins.

N’oublions pas : comme stipulé aux articles 11 et 28 du Code de déontologie des infirmières et infirmiers, l’infirmière ou l’infirmier ne peut abuser de la confiance de son client et qu’il ou elle doit chercher à établir et à maintenir une relation de confiance avec lui. L’intégrité, la pierre angulaire de la déontologie, ainsi que le respect de la personne sont des valeurs phares de la profession et édictent le comportement attendu de l’infirmière ou de l’infirmier dans sa relation avec les clients.

 

Références

1 Définition placebo : Préparation dépourvue de tout principe actif, utilisée à la place d’un médicament pour son effet psychologique dit « effet placebo ». Larousse, consulté le 2021-03-16

3 Id., RLRQ, chapitre I-8, r.9, art. 40, 41.

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