Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Automne 2022

Marie-Christine Gras : portrait d’une pionnière

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

Marie-Christine Gras : portrait d’une pionnière
Portrait | Marie-Christine Gras : portrait d’une pionnière

Lorsque Marie-Christine Gras a fondé une clinique infirmière pour le Guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF) du Centre-Ouest-de-l'Île-de-Montréal (CCOMTL), en juin 2021, l’idée était simple : élargir l’accès au réseau de la santé en offrant des soins aux patients en attente d’un médecin de famille. Gérée exclusivement par une équipe d’infirmières et infirmiers, la clinique du GAMF obtient des résultats exceptionnels, et sa fondatrice cumule les éloges, dont un prix Stars du réseau de la santé et une nomination aux prix Florence de l’Ordre. Coup d’œil sur le parcours d’une infirmière déterminée à créer le changement.

« Cette clinique peut être adaptée à toutes les réalités. L’important, c’est de valoriser la profession infirmière et d’encourager les infirmières à prendre toute la place qu’elles méritent, au bénéfice du patient. »

 

Tout au long de sa carrière, Marie-Christine Gras s’est fait un devoir de suivre son instinct et de saisir toutes les opportunités que la vie mettait sur sa route. Bénévole auprès d’Ambulance Saint-Jean depuis l’adolescence, elle avait toujours été attirée par le milieu de la santé. Après des études en mathématiques et en microbiologie, elle a choisi de se diriger vers les soins infirmiers.

Sa ténacité et son grand sens de l’observation lui ont permis de monter les échelons, mais surtout de repérer les failles du système de santé et de tout mettre en œuvre pour les combler. Grande amoureuse de sa profession, elle rêve de voir les infirmières exercer leur autonomie et leur expertise à leur maximum – un objectif qu’elle travaille à concrétiser chaque jour avec l’ambitieux projet de la clinique du GAMF.

La polyvalence avant tout

Après de nombreuses années à travailler en services ambulatoires dans les CLSC de Montréal, Marie-Christine Gras a décidé de mettre sa grande expérience au profit du changement. Depuis onze ans, elle cherche par tous les moyens à améliorer les pratiques et processus sur le terrain dans le cadre des postes de gestionnaire qu’elle a occupés à la Direction des services intégrés de première ligne au CIUSSS du CCOMTL. Sa priorité? Réduire les écarts de santé dans la population en misant sur l’accessibilité aux soins, la prévention et l’autonomie de l’infirmière.
Dans ces différents postes, Marie-Christine Gras a touché à toutes les branches du domaine de la santé. Elle a géré, entre autres, les cliniques de vaccination de masse, des situations d’urgence, les services Enfance-Famille-Jeunesse ainsi que les cliniques de médecine familiale, en plus de démarrer des volets portant sur la prévention du cancer du sein et des maladies chroniques.

Partout, elle est arrivée au même constat : « Le rôle de l’infirmière est rarement exploité à son plein potentiel. C’est difficile de trouver un moment adéquat pour faire bouger les choses. Puis, en 2010, j’ai collaboré à l’élaboration du Guide Priorité Santé, qui visait à trouver des outils pour soutenir l’infirmière dans les services de première ligne. Il y avait de super bonnes idées là-dedans, que j’avais très envie d’instaurer plus près de chez moi. »

La clinique du GAMF

De cette réflexion est née la clinique du GAMF du CCOMTL. Le concept est simple : offrir la chance aux Québécois sans médecin de famille d’être évalués par une infirmière ou un infirmier.

Depuis juin 2021, l’équipe de cette clinique évalue l’état de santé de patients en attente d’un médecin de famille en vue de leur offrir les soins nécessaires et de prévenir ou dépister différents problèmes de santé qui passeraient autrement inaperçus chez cette clientèle orpheline.

« Notre objectif, c’est de combler les failles et les manquements du réseau de la santé. On vise donc des patients jeunes de 18 à 50 ans environ, atteints de maladies chroniques, dans le but de stabiliser leur état, de retarder les effets de la maladie et de faire de la prévention secondaire et tertiaire. On cherche aussi à joindre des patients de plus de 50 ans sans problème de santé connu pour effectuer des tests de dépistage », explique Marie-Christine Gras.

Des résultats probants

Les besoins étaient criants sur le territoire du CIUSSS, où quelque 115 000 personnes sont sans médecin de famille. Parmi elles, 32 000 figurent sur la liste d’attente du GAMF.

« On ne peut pas voir tout le monde, malheureusement, déplore Marie-Christine Gras. On contacte directement les gens qui entrent dans les catégories ciblées pour leur offrir un rendez-vous. Mais les résultats sont probants. » Entre septembre 2021 et avril 2022, l’équipe de la clinique du GAMF a vu 1 500 clients. Parmi eux, 851 ont été reçus en dépistage, pour un total de 3 310 tests effectués. Parmi ceux-ci, neuf clients sur dix ont obtenu un résultat anormal.

« On a une liste de ce que j’appelle des cas miracles. Comme cet homme, à qui on a diagnostiqué dix polypes au côlon, ou cet autre, qui souffrait d’angine instable depuis six mois sans le savoir et qui risquait un arrêt cardiovasculaire. Il a dû subir un pontage. Il y a aussi un client, essoufflé en permanence, qui faisait de l’arythmie et qui est maintenant suivi en cardiologie. On lui a évité un accident vasculaire cérébral », s’émerveille l’infirmière.

Ces cas graves sont heureusement exceptionnels : « Notre équipe détecte surtout des taux de cholestérol ou de tension plus élevés que les normes recommandées, ce qui leur permet d’instaurer des changements dans la routine du patient. »

Le constat est clair : beaucoup de problèmes pourraient être évités si les patients orphelins étaient confiés aux bons soins « d’équipes de famille », constituées par exemple d’infirmières cliniciennes, d’IPSPL, de pharmaciens et de travailleurs sociaux, plutôt que d’attendre indéfiniment d’être pris en charge par un médecin.

L’autonomie de l’infirmière

Soucieuse de permettre à son équipe d’exercer un maximum d’autonomie, Marie-Christine Gras permet aux infirmières et infirmiers de sa clinique de procéder au dépistage du diabète, de l’hypertension, de l’hypercholestérolémie, de l’ostéoporose, du cancer du col utérin et du cancer du côlon grâce à des ordonnances collectives. « Les cas anormaux sont confiés aux IPSPL, qui peuvent pousser la prise en charge encore plus loin. Déjà, les infirmières cliniciennes, avec le soutien des infirmières auxiliaires, ont fait le gros du travail et monté un dossier étanche qui facilite le travail des IPSPL. »

Une fois le suivi terminé, les patients orphelins sont redirigés vers le guichet d’accès à la première ligne. « Pour les clients aux prises avec des maladies chroniques, on transfère les suivis et l’ajustement de la médication aux pharmaciens, ou on établit un plan thérapeutique pour les cas plus lourds. » Dans les rares cas où un suivi avec un médecin spécialiste est nécessaire, l’équipe contacte directement le professionnel de la santé.

C’est dans la prévention, surtout, que les infirmières exploitent au maximum leur champ de pratique et peuvent ainsi influencer positivement le système de santé. Un traitement préventif permet bien souvent d’éviter un soin médical urgent ou une visite à l’urgence. « Plus le diagnostic est précoce, plus la qualité de vie du patient s’améliore, et plus les coûts et le besoin de ressources diminuent pour le système de santé. Tout le monde, des professionnels aux patients, en passant par le contribuable, en sort gagnant. »

Agilité et adaptation

Pour la gestionnaire, l’adaptation est la clé d’un fonctionnement et d’un rendement optimaux de la clinique du GAMF. « On ne cherche pas à offrir des services qui existent déjà. Pourquoi ferait-on des injections de vitamine B12, puisqu’elles sont prises en charge dans les CLSC? Je veux que la clinique s’adapte aux besoins en vue d’offrir des services qui n’existent pas et de combler les lacunes du système de santé. »

Par exemple, pour pallier les manques à gagner du réseau, les infirmières et infirmiers de la clinique procèdent actuellement au dépistage d’infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS). « Éventuellement, on souhaiterait recevoir des cas semi-urgents et faire de la prévention en santé mentale. On y travaille, et on espère aussi un jour obtenir une ordonnance collective pour traiter les infections urinaires. J’évalue aussi la possibilité de travailler avec un physiothérapeute dans les cas de problèmes musculosquelettiques. Bref, on essaie d’être aussi agiles que possible pour réagir en fonction des besoins », explique Marie-Christine Gras.

Une belle reconnaissance

Le projet et son instigatrice ont cumulé les éloges au cours des derniers mois. Marie-Christine Gras a notamment reçu le premier prix Stars du Réseau de la santé 2022, dans la catégorie Moderne, attribué à un professionnel qui a amélioré la vie des patients et des familles en mettant en place une nouvelle procédure. Elle a également obtenu le Prix innovation du Comité exécutif du conseil des infirmières et des infirmiers du CIUSSS Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, en plus d’être finaliste pour un prix Florence, décerné par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, dans la catégorie Promotion de la santé.

Enfin, la clinique a été reconnue dans le volet régional (Montréal/ Laval) du concours Innovation infirmière, présenté par la Banque Nationale. La gestionnaire aura donc la chance de présenter son projet dans le cadre d’un atelier devant ses pairs au Congrès 2022 de l’Ordre.

Marie-Christine Gras espère que la notoriété de la clinique et les nombreux prix et reconnaissances reçus à l’échelle de la province encourageront ses pairs partout au Québec à lui emboîter le pas. « Cette clinique peut être adaptée à toutes les réalités. L’important, c’est de valoriser la profession infirmière et d’encourager les infirmières à prendre toute la place qu’elles méritent, au bénéfice du patient. »

 

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