Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Automne 2021

Mélissa Savaria, infirmière consultante en allaitement

Sauver des vies avec le lait maternel

Geoffrey Dirat

Mélissa Savaria, infirmière consultante en allaitement
Portrait | Mélissa Savaria, infirmière consultante en allaitement

Selon Mélissa Savaria, « la plupart des mamans veulent essayer d’allaiter. Mon objectif à moi, c’est de les aider à atteindre leur objectif à elles », explique l’infirmière consultante en lactation à l’unité néonatale du CHU Sainte-Justine.

« Merci pour ton aide, ton soutien, ton écoute (…)! Cette aventure avec Charles*, on l’a traversée ensemble et sans toi, elle aurait été plus difficile, vraiment! Tu m’as donné confiance… confiance en moi, confiance en Charles, et confiance en la vie! Toujours de bonne humeur, drôle, positive, tu m’as même permis de poursuivre ma relation avec le tire-lait quand j’ai eu envie de le délaisser! Tu resteras une personne marquante dans ma vie! » Ce témoignage chaleureux d’une maman, dont le bébé pesait 645 grammes quand il est né à 25 semaines de grossesse, est soigneusement écrit à la main sur une jolie carte, une des nombreuses que Mélissa Savaria conserve précieusement chez elle, dans une boîte à souvenirs.

Dans les moments de doute ou de remise en question professionnelle, il lui arrive de relire certains de ces messages. La quadragénaire se voit alors au premier jour de sa retraite, assise sur son balcon à la campagne, un café à la main, tout en fouillant de l’autre dans sa boîte souvenirs. « Je m’imagine heureuse et fière de tout le travail accompli, d’avoir pu accompagner des centaines de familles, dans probablement une des périodes les plus difficiles de leur vie, à apprivoiser leurs rôles de parents plus tôt que prévu et à aider les mères à atteindre leur objectif d’allaitement, un jour à la fois… Cette image me donne de la force et du courage quand j’en ai besoin. »

Ces mamans, et ces papas aussi, Mélissa Savaria les soutient comme infirmière, consultante en lactation certifiée IBCLC — pour International Board Certified Lactation Consultant — au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine, où elle pratique depuis le début de sa carrière. « J’ai toujours été attirée par la maternité, la grossesse. Quand j’étais ado, les femmes enceintes, je trouvais ça beau. Et durant ma formation, c’est devenu évident que j’allais travailler en salle d’accouchement », raconte-t-elle. Son numéro de permis en poche, elle accourt au CHU Sainte-Justine porter son CV. Elle y passe une entrevue d’embauche le jour de ses 21 ans, joue cartes sur table en disant qu’elle veut y faire toute sa carrière et, à la fin de l’entretien, on lui annonce qu’elle va commencer neuf jours plus tard. Entretemps, elle dormira en glissant sous l’oreiller sa carte d’accès, avec sa photo tout sourire imprimée dessus. « C’était difficile d’y croire, j’avais une immense fierté », se souvient-elle comme si c’était hier.

Après un premier remplacement de congé de maternité en chirurgie, la jeune femme postule à la moindre opportunité qui se présente, en quête de stabilité pour pouvoir s’ancrer dans une équipe. Et c’est ainsi, un peu par hasard, qu’elle arrive en néonatalogie, au début des années 2000, comme infirmière au chevet – un poste qu’elle va occuper pendant cinq ans environ durant lesquels elle va notamment s’impliquer dans le développement de la méthode kangourou pour les bébés prématurés. Ce contact peau à peau avec la maman ou le papa, « malgré toute la technologie et les appareils autour, stabilise les signes vitaux de l’enfant. Il crée un lien essentiel avec ses parents en permettant à ces derniers de se réapproprier leur bébé », détaille Mélissa Savaria, qui a documenté les bienfaits de cette technique et travaillé sur ce protocole en néonatalogie.

Alors que dans sa famille aucune femme n’avait allaité, elle-même n’en ayant pas encore eu l’occasion à l’époque, l’infirmière dit s’être naturellement intéressée à l’allaitement. « Après le peau à peau, la suite logique à la naissance, c’est la mise au sein », explique-t-elle. Ce geste maternel n’a parfois rien d’évident dans le cadre d’une grossesse à terme; il l’est encore moins dans le cadre d’un accouchement prématuré.

« Le lait d’une maman pour son bébé prématuré, c’est un vrai soin »

Placés en incubateurs, sous respirateur ou assistance respiratoire, les grands et très grands prématurés sont souvent nourris par une sonde à gavage. Leurs mamans vivent donc un démarrage artificiel de l’allaitement en devant exprimer manuellement leur lait, puis mécaniquement à l’aide d’un tire-lait. Toute une épreuve dans les circonstances. « Les parents traversent une situation de crise, ils vivent le deuil d’une grossesse écourtée, sont déboussolés, d’autant plus qu’à Sainte-Justine, les familles viennent de partout au Québec. Les mamans se sentent quant à elle coupables, s’inquiètent pour la survie de leur bébé tout en devant tirer leur lait huit fois par jour, au moins  », résume Mélissa Savaria. Le sacerdoce en vaut cependant la peine, affirme-t-elle, preuves scientifiques à l’appui.

« Le lait d’une maman qui a donné naissance à un bébé prématuré, ce n’est pas du réconfort pour son bébé, c’est un vrai soin. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle l’or blanc, précise l’infirmière IBCLC. Il est encore plus adapté, en ce qu’il contient davantage d’anticorps, de protéines et de gras. Résultat : il apporte des bénéfices essentiels à la survie et au développement du bébé, semblables à ceux d’un médicament. » En 2007, elle constate avec sa consœur MarieÈve Loiselle qu’il n’existait pas de formation sur l’allaitement à l’intention du personnel de l’unité de néonatalogie. Elles se rendent compte aussi que les soignants manquent de connaissances sur le sujet et tiennent des discours différents auprès des parents, parfois en faveur des préparations commerciales pour nourrissons. Dans l’idée de leur offrir du soutien, les deux collègues font part de leur envie de devenir consultantes en lactation en suivant les 90 heures de formation adéquates et en accumulant les 1 500 heures de pratique nécessaires avant de pouvoir passer l’examen de certification de l’IBLCE (International Board Lactation Consultant Examiners). Elles reçoivent une réponse positive de la direction du CHU Sainte-Justine.

Dans la foulée des bonnes nouvelles, Mélissa Savaria tombe enceinte à l’été 2008. Elle poursuit sa formation durant sa grossesse, accouche en avril de l’année suivante et obtient sa certification IBCLC quelques mois après. « Si j’avais eu mon enfant en 2006 ou 2007, je ne suis pas certaine que j’aurais allaité, confie-t-elle. J’aurais essayé, mais j’ai vécu une grossesse difficile pour le premier. Sans le bagage accumulé, j’aurais sans doute abandonné. Au moins, j’ai vécu ce que vivent d’autres mamans et ça m’a donné des forces supplémentaires pour accompagner les parents », se réjouit la mère de deux enfants aujourd’hui âgés de 9 et 12 ans.

Au retour de son congé de maternité, Mélissa Savaria reprend du service comme infirmière-IBCLC sans avoir de poste officiel. Puis, en 2014, elle obtient le poste d’infirmière consultante en lactation à temps partiel à l’unité néonatale. En 2021, six consultantes en allaitement travaillent au CHU Sainte-Justine.

 

« Le lait d’une maman qui a donné naissance à un bébé prématuré, ce n’est pas du réconfort pour son bébé, c’est un vrai soin. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle l’or blanc […] il apporte des bénéfices essentiels à la survie et au développement du bébé, semblables à ceux d’un médicament. » - Mélissa Savaria 

 

Du temps de qualité à donner

Dans le cadre de son travail, elle prend en charge entre 12 et 14 familles qu’elle accompagne pendant deux mois et demi environ. « Je les vois très rapidement, dans les 48 heures après la naissance, et ensuite je les rencontre une fois par semaine ou en cas de besoin », indique l’infirmière qui peut aussi assurer un suivi après la 32e semaine si le bébé ou la maman ont des difficultés. Très vite, une relation se crée, poursuit l’infirmière. « Il y a beaucoup d’intervenants qui vont et viennent autour des parents. Moi, je reste tout le temps présente. Je deviens leur point d’ancrage. »

Les liens se tissent rapidement grâce aussi à sa disponibilité. « J’ai le luxe d’avoir du temps. Quand je m’assois avec eux, je suis là à 100 % et je sais que je ne vais pas être dérangée comme peut l’être une infirmière au chevet, par exemple. Ce privilège me permet de développer des relations de qualité, de devenir leur confidente, de comprendre les dynamiques parentales, de ressentir des choses. » Ainsi elle est à même, la plupart du temps, de jouer pleinement son rôle de protectrice du patient en défendant, dans son cas, les intérêts de la maman et du bébé auprès des autres professionnels de la santé. « Comme on travaille en équipe, cette façon de faire facilite les choses », précise-t-elle néanmoins.

Sa disponibilité lui a également permis de mettre son expertise au profit du plus grand nombre de personnes en participant à la création, en 2014, de la banque publique de lait maternel, gérée par Héma-Québec, qui fournit du lait humain pasteurisé aux prématurés de 34 semaines et moins dont les mères ne peuvent allaiter. Si elle a collaboré au comité aviseur mis en place par Héma-Québec, elle a surtout travaillé pendant un an à l’organisation du service au CHU Sainte-Justine, notamment pour garantir la traçabilité des dons.

Enfin, son emploi du temps lui permet de s’impliquer entre autres dans l’amélioration des soins et des protocoles, dans la révision de la documentation, dans le soutien aux infirmières de chevet et dans la formation des nouvelles recrues. « On ne s’ennuie pas; les journées passent vite, mais j’aime ça! » conclut Mélissa Savaria.

*Le prénom a été modifié.

Pour aller plus loin