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Pratique clinique
Polymédication et effets indésirables des médicaments

Pharmacovigilance infirmière à l’urgence

Par Anne-Marie Carreau-Boudreau, inf., B. Sc. inf., et Caroline Sirois, B. Pharm., Ph. D.

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28 févr. 2019
Pharmacovigilance infirmière à l’urgence
© Shutterstock / Vitali Michkou

M. Tremblay, âgé de 80 ans, se présente aux urgences pour de multiples contusions après avoir chuté dans les escaliers le matin même. Son profil pharmacologique indique qu’il prend quotidiennement de l’amlodipine 5 mg pour une hypertension artérielle, du bisoprolol 1,25 mg pour stabiliser son rythme cardiaque, de l’acide acétylsalicylique (ASA) 80 mg, de la metformine 850 mg pour un diabète, de la rosuvastatine 10 mg pour une hypercholestérolémie, ainsi que du ramipril 10 mg et du furosémide 40 mg pour une insuffisance cardiaque légère.

Son médecin a aussi instauré tout récemment du lorazépam régulier 1 mg au coucher afin de l’aider à dormir. Les premiers résultats biochimiques ne rapportent pas de décompensation de sa fonction cardiaque ou de son diabète.

Fréquent dans les urgences du Québec, ce portrait classique permet d’illustrer l’impor tance de la pharmacovigilance dans la pratique infirmière. Les principaux effets indésirables des médicaments les plus souvent vus en clinique sont généralement connus des infirmières. Or, l’implication active des infirmières en pharmacovigilance peut avoir des retombées importantes pour les patients en contribuant à la prévention d’événements indésirables. Les patients fréquentant les urgences sont notamment susceptibles d’en bénéficier, puisqu’ils sont plus à risque de s’y présenter en raison d’effets indésirables, puis de retourner à domicile munis d’une nouvelle prescription médicamenteuse.
La majorité des maladies chroniques requièrent la prise de plusieurs médicaments afin que les objectifs de traitement soient atteints, ce qui entraîne souvent la consommation multiple de médicaments chez un même individu. La polymédication réfère généralement à la consommation de cinq médicaments ou plus (Canadian Institute for Health Information, 2011; Reason, Terner, McKeag, Tipper et Webster, 2012), bien que certains auteurs suggèrent plutôt de voir la polymédication comme l’usage inapproprié de médicaments ou comme l’emploi de médicaments non cliniquement requis (Kwan et Farrel, 2014).
Plus la consommation de médicaments s’accroît, plus les effets indésirables risquent d’être nombreux (Canadian Institute for Health Information, 2011; Millar, 1998; Wu, Bell et Wodchis, 2012). Dans un sondage de Statistique Canada mené en 2008, 27 % des aînés ont affirmé prendre cinq médicaments et plus quotidiennement. Parmi ceux-ci, plus de la moitié ont rapporté avoir eu au moins un effet indésirable nécessitant l’utilisation de services de santé (Reason et al. 2012). En 2012, les effets indésirables représentaient 12 % des motifs de consultation aux urgences ontariennes, et 68 % de ces visites étaient considérées comme évitables (Wu et al., 2012). Bien que de telles données ne soient pas disponibles au Québec, elles illustrent l’importance de bien identifier les étiologies médicamenteuses lors des consultations à l’urgence en vue d’éviter des réadmissions.

 

« L’étiologie médicamenteuse n’est pas toujours facile à déterminer, d’où l’instauration essentielle d’un processus d’imputabilité complet, plusieurs causes pouvant être sous-jacentes à l’effet indésirable. »

 

Chutes : un exemple d'étiologie médicamenteuse parfois difficile à établir

L’étiologie médicamenteuse d’un événement n’est pas toujours facile à déterminer. Les facteurs contribuant aux chutes, par exemple, sont multiples. La médication joue certes un rôle non négligeable, mais la ligne est mince entre l’imputabilité d’un médicament en particulier et le portrait clinique aigu des aînés se présentant aux urgences. En outre, plusieurs médicaments peuvent se retrouver au banc des accusés. Dans le cas de M. Tremblay, maintes questions se posent : doit-on diminuer les doses de furosémide? L’amlodipine est-il responsable d’une hypotension orthostatique? La combinaison de ces médicaments et d’un bêta-bloquant augmente-elle le risque de chute? Une hypoglycémie pourrait-elle être en cause? L’ajout récent d’une benzodiazépine est-il responsable de l’événement?

 

 


Références

American Geriatrics Society. (2015). «American Geriatrics Society 2015 updated Beers criteria for potentially inappropriate medication use in older adults». Journal of the American Geriatrics Society, 63(11), 2227-2246.

Bégaud, B. (1995). «Dictionnaire de pharmaco-épidémiologie». Bordeaux, FR: Association pour la recherche méthodologique en pharmacovigilance [ARME] – Pharmacovigilance Éditions.

Canadian Institute for Health Information. (2011). «Seniors and the health care system: What is the impact of multiple chronic conditions?». Ottawa: CIHI.

Géniaux, H. (2017). «Raisonnement en pharmacovigilance» [PowerPoint]. Limoges, FR: Centre régional de pharmacovigilance.

Kwan, D. et Farrel, B. (2014). «Polypharmacy: Optimizing medication use in elderly patients». Canadian Geriatric Society Journal of CME, 4(1), 21-27.

Laroche, M. L., Charmes, J. P. et Merle, L. (2007). «Potentially inappropriate medications in the elderly: A French consensus panel list». European Journal of Clinical Pharmacology, 63(8), 725-731.

Millar, W. J. (1998). «Multiple medication use among seniors». Health Reports, 9(4), 11-17.

Ministère de la Santé et des Services sociaux. (2011). «Approche adaptée à la personne âgée en milieu hospitalier – Cadre de référence». Québec: MSSS.

O’Mahony, D., O’Sullivan, D., Byrne, S., O’Connor, M. N., Ryan, C. et Gallagher, P. (2015). «STOPP/START criteria for potentially inappropriate prescribing in older people: Version 2». Age and Ageing, 44(2), 213-218.

Reason, B., Terner, M., McKeag, A. M., Tipper, B. et Webster, G. (2012). «The impact of polypharmacy on the health of Canadian seniors». Family Practice, 29(4), 427-432.

Tinetti, M. E. et Kumar, C. (2010). «The patient who falls: “It’s always a trade-off”». Journal of the American Medical Association, 303(3), 258-266.

Wu, C., Bell, C. M. et Wodchis, W. P. (2012). «Incidence and economic burden of adverse drug reactions among elderly patients in Ontario emergency departments: A retrospective study». Drug Safety, 35(9), 769-781.