Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Contenu clinique
Perspective infirmière | Mai-juin 2018

Sécurisation culturelle en santé : un concept émergent

Pistes d’application auprès des communautés autochtones

Anne-Marie Leclerc, inf., M. Sc., Ph. D. (c.), Kévin Vézeau-Beaulieu, inf., B. Sc., Marie-Claude Rivard, Ph. D., et Paule Miquelon, Ph. D.

|
21 oct. 2020
Sécurisation culturelle en santé : un concept émergent

En 2008, Brian Sinclair, un Autochtone de Winnipeg de 45 ans, est décédé de complications secondaires de la cystite après avoir passé 34 heures à l’urgence sans recevoir de soins. Des témoins avaient signalé au personnel infirmier que le patient se trouvait dans un état de détresse, mais aucune intervention ne semble avoir été mise en œuvre pour le soulager. Le médecin légiste a pourtant affirmé que cette infection aurait pu être soignée. Cet événement soulève plusieurs questions sur les préjugés tenaces des professionnels de la santé à l’endroit des populations autochtones.

Depuis des décennies, des inégalités en matière de santé persistent dans les populations autochtones [Premières Nations, Métis et Inuits] (MacMillan, MacMillan, Offord et Dingle, 1996). Selon une étude (Park, Tjepkema, Goedhuis et Pennock, 2015) qui corrobore les conclusions d’autres recherches, le risque de décès prématuré est plus élevé chez les Autochtones. Ces derniers sont de 2 à 2,5 fois plus susceptibles de mourir de causes évitables. Avec une prévalence de trois à cinq fois plus élevée chez les Autochtones que chez les Allochtones (non-Autochtones), le diabète est l’une des causes de cette surmortalité (Santé Canada, 2016). Le risque de souffrir de maladies cardiovasculaires est également 1,5 fois plus élevé chez les Autochtones (CSSSPNQL, 2013).

Ces statistiques fort préoccupantes illustrent l’importance pour les professionnels de la santé de connaître et de respecter les différences culturelles des Autochtones afin de mieux les soigner. Le rapport de l’enquête publique sur la mort de M. Sinclair (2014) a d’ailleurs relevé le manque de connaissances à ce sujet et a fait porter l’une de ses recommandations sur la mise en œuvre d’une formation obligatoire sur la sécurisation culturelle pour les professionnels de la santé. Mais qu’est-ce que la sécurisation culturelle?

 

Historique

Précisons d’abord que, si les expressions « sécurisation culturelle » et « sécurité culturelle » sont parfois utilisées de manière interchangeable, le gouvernement canadien utilise l’appellation « sécurisation culturelle » (Lévesque, Radu et Sokoloff, 2014). Le concept de sécurisation culturelle a vu le jour en Nouvelle-Zélande dans les années 1980, alors que l’infirmière et chercheuse d’origine maorie Irihapeti Ramsden cherchait à atténuer l’insatisfaction du peuple maori – les Autochtones de la Nouvelle-Zélande – à l’égard des soins infirmiers qui leur étaient prodigués (Nursing Council of New Zealand, 2011). Ses travaux ont permis de mieux outiller les professionnels de la santé afin qu’ils donnent aux Maoris des soins « culturellement sécuritaires » visant à diminuer les disparités en matière de santé (Doutrich, Arcus, Dekker, Spuck et Pollock-Robinson, 2012).

Si les problématiques de santé − obésité, tabagisme et diabète − sont les mêmes pour les Maoris et les Autochtones d’Amérique du Nord (Bramley, Hebert, Tuzzio et Chassin, 2005), les différences entre Autochtones et Allochtones en ce qui a trait aux indicateurs de santé sont également similaires en Nouvelle-Zélande et en Amérique du Nord (Bramley et al., 2005; Smye et Browne, 2002).

 

Définition

La sécurisation culturelle désigne des soins qui sont prodigués dans le respect de l’identité culturelle du patient, qui visent l’équité et qui sont exempts de relations de pouvoir nocives entretenues par le système de santé dominant (AIIC, 2010; Downing, Kowal et Paradies, 2011; Garneau et Pepin, 2012; Rix, Barclay, Wilson, Stirling et Tong, 2013). En partant de la prémisse selon laquelle la société et la culture sont des phénomènes dynamiques, c’est-à-dire qu’ils évoluent dans le temps, la sécurisation culturelle fluctue également selon les contextes changeants de l’histoire (Doutrich et al., 2012). Elle est à la fois un processus et un résultat. Ce concept a trouvé écho auprès des communautés autochtones du Canada (Brascoupé et Waters, 2009). La sécurisation culturelle pourrait trouver écho auprès d’autres communautés, mais le concept à sa base même est en lien avec le rapport de domination et de colonialisme subi dans le passé par le peuple autochtone. Il ne s’applique donc pas aux autres communautés ethniques.

 

Pertinence

La persistance de comportements racistes et xénophobes envers les communautés autochtones justifie plus que jamais la pertinence du concept de sécurisation culturelle (Allan et Smylie, 2015; Conseil canadien de la santé, 2012; Tousignant et Morin, 2012). Selon une étude ethnographique canadienne, deux éléments émergent du discours des Autochtones sur l’accès aux soins en milieu urbain : 1) ils anticipent le jugement des professionnels de la santé sur leur identité autochtone, laquelle est associée à une situation de pauvreté, à des plaintes de douleurs non justifiées et à des consultations inutiles pour des soins de santé et 2) ils constatent les disparités entre leurs besoins en tant que patients et l’offre de traitements (Browne, Smye, Rodney, Tang, Mussell et O’Neil, 2011).

De leurs expériences pénibles dans le système de santé découlent souvent de pauvres résultats, attribuables à la fois à la non-adhésion au traitement et à la marginalisation dont ils font les frais (Organisation nationale de la santé autochtone, 2008). Alors que les données empiriques sur les effets positifs de la sécurisation culturelle se multiplient, plusieurs instances recommandent le développement des compétences culturelles des professionnels de la santé et encouragent la prise en compte et la mise en application du concept de sécurisation culturelle lors de communications avec les Autochtones (Association canadienne des écoles de sciences infirmières [ACESI], 2013; Baba, 2013; Conseil canadien de la santé, 2012; Hunt, 2015). Il semble qu’une compréhension plus juste de la sécurisation culturelle par les professionnels de la santé favorise sa mise en œuvre et, par conséquent, peut augmenter l’efficacité et la qualité des soins prodigués aux Autochtones (Haozous et Neher, 2015; Hole et al., 2015). Selon l’analyse de Garneau et Pepin (2012), la documentation permet de distinguer trois importantes retombées du concept de sécurisation culturelle : l’émancipation des patients autochtones, l’amélioration de l’efficacité et de la qualité des soins qui leur sont prodigués ainsi qu’une plus grande égalité et une plus grande justice sociale.

 

Pistes d’action en vue d’améliorer la sécurisation culturelle des Autochtones

Afin « d’opérationnaliser » la sécurisation culturelle, quelques auteurs proposent des pistes d’action. Ces propositions d’interventions, non exhaustives, se divisent en trois grandes catégories : l’enseignement, la recherche et la pratique clinique.

 

Enseignement

Dans un cadre d’enseignement, le contenu de la formation en sciences infirmières ainsi que l’inclusion et l’intégration scolaire des populations autochtones représentent deux pistes d’intervention possibles.

Dans quelques pays, dont la Nouvelle-Zélande et le Canada anglais, la compétence et la sécurisation culturelles font partie du programme de formation des futures infirmières (Baba, 2013; Rowan, Rukholm, Bourque-Bearskin, Baker, Voyageur et Robitaille, 2013). Cependant, la sécurisation culturelle ne se limite pas à l’acquisition de connaissances sur les Autochtones et doit s’accompagner d’une réflexion critique (Downing et al., 2011; Rix et al., 2013). C’est par ailleurs une force de ce concept, car la confrontation des discours et des préjugés crée un potentiel de mobilisation pour changer les modèles dominants actuels (Downing et al., 2011). Il peut s’avérer difficile d’évaluer l’acquisition des connaissances entourant le concept de sécurisation culturelle, d’où la pertinence d’offrir une formation spécifique aux communautés locales, en partenariat avec les dirigeants autochtones, et même de favoriser une immersion culturelle (Gladman, Ryder et Walters, 2015; Rowan et al., 2013).

Concernant l’inclusion et l’intégration scolaire dans les programmes de sciences infirmières, il est proposé de mettre en place des politiques qui favoriseraient le recrutement et la rétention de professeurs et d’étudiants Autochtones afin de pallier les disparités en matière de réussite scolaire entre Autochtones et Allochtones. Un travail en amont est toutefois nécessaire afin de valoriser la profession infirmière dans les communautés autochtones, car les parents et les familles jouent un rôle important dans le choix de carrière de leurs enfants, d’où l’importance de promouvoir des modèles d’infirmières autochtones (Gregory, Pijl-Zieber, Barsky et Daniels, 2008). Soulignons qu’il existe au Québec un programme de soutien aux candidats inuits et des Premières Nations qui souhaitent devenir médecins (Programme des facultés de médecine pour les Premières Nations et les Inuits au Québec, n.d.).

Recherche

Le concept de sécurisation culturelle constitue également un sujet de recherche important en raison de la longue tradition de rapports inégaux entre Autochtones et Allochtones et de leurs effets pervers qui se répercutent dans les projets de recherche sur les Autochtones.

Depuis 1990, certains principes encadrent la recherche et les données sur les Premières Nations. En effet, les principes PCAP (propriété, contrôle, accès et possession) définissent les règles de base en matière de collecte, de protection, d’utilisation et de partage des données recueillies dans les communautés des Premières Nations (Assemblée des Premières Nations Québec Labrador, 2014). Ces principes sous-tendent les trois valeurs prônées pour la recherche en contexte autochtone, c’est-à-dire le respect, l’équité et la réciprocité (APNQL, 2014). Par une approche collaborative, chaque étape d’une recherche doit être fondée sur un processus transparent, et les résultats doivent être diffusés auprès de la communauté participante (APNQL, 2014; Brascoupé et Waters, 2009). Il faut savoir que les valeurs, les perceptions et les comportements des chercheurs et des participants peuvent affecter la collecte de données, l’analyse des résultats et, dans certains cas, entraîner des conséquences négatives dans la communauté participante (Papadopoulos et Lees, 2002).

Pratique clinique

La sécurisation culturelle joue un rôle important dans le développement de la relation thérapeutique entre Allochtones et Autochtones de même que dans la responsabilisation du patient. Afin d’atteindre ces deux objectifs, il est essentiel, selon l’étude de Rix et al. (2013), d’analyser les structures institutionnelles actuelles et de reconnaître les préjugés et les stéréotypes véhiculés afin de s’en départir, de corriger les déséquilibres de pouvoir entre soignants et soignés et, enfin, de connaître et de respecter les normes culturelles autochtones, notamment en ce qui a trait à leurs relations avec la famille et l’environnement ainsi qu’à leur rapport au temps.

Les mêmes auteurs affirment que l’amélioration des lieux physiques dans les milieux de soins, la présence d’un agent de liaison autochtone (qui peut aussi aider les patients hospitalisés) et une attention particulière à la famille sont autant de facteurs qui peuvent contribuer à la sécurisation culturelle. Selon la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (2013), les professionnels de la santé œuvrant auprès des Autochtones, particulièrement dans un contexte de maternité, devraient se renseigner sur l’utilisation de pratiques médicales ou médicamenteuses traditionnelles. Ils devraient aussi connaître et appliquer les lois, principes et programmes qui peuvent contribuer à l’émancipation des Autochtones.

 

Exemples au Québec

Un autre élément clé de la sécurisation culturelle réside dans une communication efficace entre les professionnels de la santé et leurs patients, laquelle passe par l’accès à un service d’interprète pour le personnel, même si une traduction exacte n’est pas toujours possible dans le domaine de la santé (Gurm et Cheema, 2013). Certains mots n’ont pas d’équivalents dans les langues autochtones, et il est parfois difficile de traduire des termes médicaux.

Les cliniques Minowé, à Val-d’Or, et Acokan, à La Tuque, proposent des services de proximité qui répondent aux besoins des Autochtones de ces régions (Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, n.d.; Centre d’amitié autochtone La Tuque, 2018). Le Centre Walgwan, en Gaspésie, offre pour sa part des soins misant sur une approche holistique et culturelle aux jeunes des Premières Nations et aux Inuits qui ont des problèmes de toxicomanie (Centre Walgwan, 2018).

 

Conclusion

La sécurisation culturelle, un concept en émergence dans les recherches scientifiques francophones, devrait faire l’objet d’un plus grand nombre d’études afin, d’une part, de documenter ses bénéfices réels et, d’autre part, de pouvoir mieux la mettre en pratique en sciences infirmières, mais aussi dans une perspective interdisciplinaire (Brascoupé et Waters, 2009; Doutrich et al., 2012; Downing et al., 2011; Garneau et Pepin, 2012; Gerlach, 2012; Richardson, Williams, Finlay et Farrell, 2009;Wilson, Magarey, Jones, O’Donnell et Kelly, 2015). Contrairement à d’autres concepts utilisés pour orienter les relations interculturelles, le concept de sécurisation culturelle allie l’importance d’acquérir des connaissances spécifiques à la nécessité d’entreprendre un processus de réflexion sur l’impact de notre propre identité culturelle sur celle des autres (Downing et al., 2011). La sécurisation culturelle semble donc représenter une avenue prometteuse afin d’offrir de meilleurs soins de santé aux Autochtones.

 

Références

Pour consulter les références de cet article, regardez l’édition Mai-Juin 2018 de Perspective infirmière.

Pour aller plus loin