Pratique professionnelle
Perspective infirmière | Hiver 2022

Portrait de Stéphanie Bumba - Infirmière clinicienne et youtubeuse scientifique

Geoffrey Dirat

Portrait de Stéphanie Bumba - Infirmière clinicienne et youtubeuse scientifique

C’est en faisant le ménage dans ses manuels scolaires que Stéphanie Bumba a réalisé à quel point les personnes de couleur étaient absentes de ses livres de sciences et d’histoire. Un constat qui a amené l’infirmière à lancer une websérie éducative pour restituer le mérite à ces savantes et savants invisibilisés. Portrait d’une infirmière qui veut inspirer les jeunes racisés et, par ricochet, montrer que les infirmières, aussi, sont des scientifiques.

La journée, Stéphanie Bumba est infirmière clinicienne au Centre universitaire de santé McGill, à Montréal. Le soir, elle s’occupe de sa chaîne YouTube Nurse Stephie TV et gère la page Facebook ainsi que le compte Instagram qui y sont associés. Entre-temps, elle étudie également à la maîtrise en administration des services de santé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (EPSUM).« C’est la passion qui me tient », signale la jeune femme qui dit avoir trouvé son équilibre en dormant cinq heures par nuit en moyenne et en buvant du thé.« Ça calme les nerfs », plaisante-t-elle à moitié.

Il faut dire que sa vie s’est pas mal accélérée depuis l’automne 2020, après qu’elle a signé une lettre ouverte intitulée Ces Noirs ô combien invisibles dans les sciences!, dans le but d’éveiller les consciences et de propulser sa websérie lancée sur YouTube trois mois plus tôt.« J’ai fini de l’écrire à quatre heures du matin et je l’ai envoyée dans la matinée. C’était un dimanche », se souvient l’infirmière qui ne s’attendait pas à ce que son propos trouve un tel écho.

Dans les premiers paragraphes, elle interpelle les lecteurs en leur demandant s’ils connaissent le Dr Charles Richard Drew, créateur des premières banques de sang à l’échelle mondiale, Beatrice Davidson Kenner, l’inventrice des serviettes hygiéniques ou encore le chimiste Percy Lavon Julian, à l’origine des médicaments contre l’arthrite rhumatoïde. Leur point commun :« Ils sont noirs, invisibles et non reconnus dans les différents ouvrages littéraires enseignés dans nos institutions canadiennes », déplore l’auteure qui se rappelle qu’en revanche, Marie Curie, Albert Einstein, Isaac Newton et Louis Pasteur étaient omniprésents dans ses différents cours et livres de sciences, du secondaire à l’université.

« Est-ce à cause de leur taux de mélanine? », interroge Stéphanie Bumba, pour qui cette question renvoie à des souvenirs monochromes.« Ma petite tête d’enfant ne voyait pas des hommes ou des femmes avec ma couleur de peau dans des livres d’histoire, des dessins animés et des films consacrés aux sciences. Ma petite tête d’enfant n’associait pas une personne noire à un domaine médical, car le manque de modèles visuels persistait en grandissant. Cette petite tête d’enfant n’avait pas tort », conclut-elle en expliquant qu’elle a créé la websérie éducative Ces afroscientifiques d’hier à aujourd’hui pour« les rendre visibles et contrer l’ignorance vis-à-vis ces pionniers de la science ».

Tourbillon médiatique

À peine envoyée, sa lettre fait mouche. Elle est publiée le lendemain par Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec et TVA Nouvelles où Jean-François Guérin accueille l’infirmière dans son émission Québec Matin, avant qu’elle passe en entrevue avec Mario Dumont sur les ondes de QUB Radio. Le mardi, son texte est aussi publié par La Presse, puis par Le Droit, avant d’être relayé par Radio-Canada, entre autres.« Ça a été un tourbillon. Tout a déboulé après ça », reconnaît la jeune femme âgée de 25 ans qui avoue avoir été prise de court.

Sa chaîne YouTube, qui restait plus ou moins confidentielle, connaît des pics de trafic — le premier épisode de la websérie sur le Dr Charles Drew approche aujourd’hui les 20 000 vues — et ses abonnés décuplent. Stéphanie Bumba est surtout sollicitée un peu partout pour donner de la lumière à ces savants noirs relégués dans l’ombre.

Le Centre des sciences de Montréal lui ouvre un blogue dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs; CBC la présente à la fin février 2021 dans sa série Quebec’s Black Changemakers; elle est ensuite invitée comme conférencière par l’Université d’Ottawa, l’Université de Montréal puis l’Université McGill; elle intervient aussi comme panéliste lors du symposium Lutte contre le racisme et santé publique organisé en juin dernier par l’EPSUM. Fière et étonnée de son succès, l’infirmière se sait privilégiée,« mais ça ne fait que commencer », ajoute-t-elle avec humilité.« J’ai juste planté une graine. Elle doit encore germer avant de pousser. »

Fière infirmière

Lorsque nous l’avons rencontrée à la fin de l’été, elle finalisait la seconde saison de Ces afroscientifiques d’hier à aujourd’hui.« Je fais pas mal tout moi-même, en particulier mes recherches », explique la jeune femme qui fouille dans les banques de données universitaires et investigue sur les sites des organisations scientifiques américaines et canadiennes pour écrire les épisodes de sa websérie, qui sont désormais sous-titrés en anglais et le seront bientôt en espagnol, souligne la jeune polyglotte qui a des visées à l’international.

À l’écran, elle porte toujours sa tenue d’infirmière, stéthoscope autour du cou.« C’est important pour moi, car je veux montrer la polyvalence et la rigueur scientifique que j’ai développées grâce à la profession infirmière  », indique Stéphanie Bumba qui se transforme aussitôt en défenseure d’une profession qu’elle a choisie un peu par hasard —« J’aime parler avec les gens, aller vers eux et les aider et j’aimais la biologie et la psychologie », se justifie-t-elle —, mais qui l’habite entièrement aujourd’hui.« On est la pièce centrale, le rouage indispensable. Sans nous, le réseau de la santé ne peut pas fonctionner », affirme-t-elle d’un ton convaincu et convaincant, en valorisant le rôle pivot joué par les infirmières dans la décision thérapeutique.« On connaît le patient de la tête au pied, on sait ce que chaque professionnel impliqué peut lui apporter et c’est à nous de faire le pont entre eux, car on a beaucoup de connaissances à leur communiquer pour personnaliser les soins. »

Au-delà de ce rôle clinique, qu’elle désigne une fois de plus comme« essentiel » et qu’elle défend en tant que tel, elle insiste sur l’aspect scientifique de la profession, qui s’exprime notamment dans les protocoles de soins infirmiers.« On pense d’emblée aux médecins, aux biologistes et aux pharmaciens, mais nous sommes également des scientifiques du domaine de la santé. Ce n’est pas pour rien que nous sommes formées à la recherche et à l’analyse de la littérature scientifique », argumente-t-elle en soulignant que c’est un baccalauréat en sciences infirmières qu’elle a obtenu, et non pas un baccalauréat en infirmerie.

Clichés tenaces

Si l’infirmière veut rendre hommage aux afroscientifiques absents de la mémoire collective, elle cherche surtout à« lever les barrières que se mettent les jeunes de couleur qui ont des aspirations scientifiques. Souvent ils se découragent, car les modèles inspirants se font rares. Il faut qu’ils voient que des personnalités qui leur ressemblent ont contribué à faire avancer la science et la société. Ça diminue les stéréotypes à leurs égards et ça leur renvoie l’image d’une société inclusive », explique-t-elle en espérant aussi que ces jeunes racisés se sentent interpellés par les professions de la santé.

Son engagement personnel en faveur de la diversité, de l’inclusion, de la mixité et de l’égalité — en particulier de l’égalité des chances —, Stéphanie Bumba le concrétise également au sein de l’Association médicale des personnes noires du Québec, qui représente les minorités visibles dans l’espace public, et dont elle est la secrétaire générale de l’aile jeunesse. Si elle observe une relative prise de conscience des enjeux de racisme et de discrimination au Québec, elle estime qu’il reste encore un bon bout de chemin à parcourir.

« Certains clichés ont la vie dure, comme en santé, où l’on pense encore que les Noirs sont plus costauds et donc plus tolérants à la douleur », a-t-elle remarqué durant sa jeune carrière, en relevant en outre la tendance à amalgamer tous les Noirs.« On a tous plus de mélanine dans nos corps, mais on n’a pas les mêmes cultures, les mêmes croyances. Un Antillais est différent d’un Congolais, comme un Français est différent d’un Danois. Il faut voir ces différences-là », exhorte-t-elle, persuadée que la base,« c’est la formation. Si on ne montre pas la diversité dès le départ, ça se perpétue ensuite. »

Dans cinq ans, Stéphanie Bumba se voit encore militante pour une société inclusive – « C’est ma bataille » – et s’imagine travailleuse en santé internationale, en lien si possible avec ses racines congolaises.« J’ai un lien particulier avec le pays d’origine de mes parents, un lien fort. Je suis une Québécoise, mais le Congo aussi fait partie de mon identité et les deux se complètent plutôt bien, je trouve. »

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