Pratique professionnelle

 

Espace de ressources pour l'infirmière et l'infirmier

 

Éditorial du président
Publié dans Perspective infirmière, numéro de septembre-octobre 2019.

Vivre dans la dignité en CHSLD, un impératif absolu

Luc Mathieu, inf., D.B.A., président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec

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03 sept. 2019
Vivre dans la dignité en CHSLD, un impératif absolu
© Jimmy Hamelin

Si nous constatons que le réseau de la santé est sous tension en ce moment, la situation dans les CHSLD du Québec l’est encore plus. Nous ne devons jamais perdre de vue que les clientèles âgées résidant en CHSLD ont des états de santé complexes. Mentionnons que les deux tiers des personnes âgées hébergées souffrent d’au moins trois problèmes de santé, comme le diabète, l’hypertension, l’insuffisance rénale chronique, l’arthrite, l’ostéoporose, les douleurs chroniques, les troubles neurocognitifs et les troubles mentaux.

Les conditions de santé des personnes hébergées dans les ressources privées ou non institutionnelles de type familial, intermédiaire ou privé sont toutes aussi préoccupantes, sinon plus. Leur état de santé physique, mental et psychosocial est suffisamment complexe pour requérir une surveillance et une intensité des soins importantes. Or, il est très choquant de constater que plusieurs de ces ressources n’offrent pas ou trop peu d’accès à des soins et des services que seules des infirmières peuvent offrir. Trop de personnes se trouvent ainsi privées de soins essentiels adaptés à leur condition de santé.

L’évaluation, activité phare de notre profession, est la clé pour une offre de soins adéquate

Les problématiques sont majeures : peu de médecins, absence de médecins spécialistes et présence insuffisante d’infirmières, d’infirmières auxiliaires et de préposées aux bénéficiaires. Les études de Decker (2008) et de Kim et al. (2009) confirment que l’infirmière a un effet important sur la qualité des soins. Il faut cesser de croire que l’ajout d’autres types d’employés pour combler une absence ou un manque d’infirmières maintient une aussi bonne qualité de soins. La situation actuelle est intenable. Dans bien des cas, les CHSLD font état de manque de préposées aux bénéficiaires et d’infirmières auxiliaires. Dans de tels cas, les infirmières sont appelées à remplacer ces membres de l’équipe soignante afin de pouvoir prodiguer des soins de base aux résidents. Lorsque cela se produit, l’infirmière n’est pas en mesure de faire ce qu’on attend d’elle, soit les activités réservées essentielles de l’infirmière et à risque de préjudice : évaluer la condition physique et mentale de la personne symptomatique; assurer la surveillance clinique de la condition des personnes dont l’état de santé présente des risques incluant le monitorage et les ajustements du plan thérapeutique infirmier; effectuer le suivi infirmier des personnes présentant des problèmes de santé complexes; et administrer et ajuster des médicaments ou d’autres substances lorsqu’ils font l’objet d’une ordonnance. Cette situation a des impacts importants sur la qualité et la sécurité des soins.

Nous devons affirmer haut et fort que notre profession est la clé d’une prestation de qualité et sécuritaire des soins. La composition des équipes est donc importante. L’infirmière et l’infirmier sont les professionnels en mesure d’évaluer la symptomatologie des personnes tout en tenant compte du contexte organisationnel et environnemental. Notre Code de déontologie nous offre en outre les moyens de prendre position en faveur de ces personnes d’une vulnérabilité extrême. Notre Code stipule en effet que nous avons le devoir de prendre tous les moyens nécessaires pour assurer le respect de la dignité, de la liberté et de l’intégrité du client (le patient). La dernière demeure doit offrir des conditions de soins de grande qualité aux générations qui ont travaillé d’arrache-pied pour nous léguer le Québec d’aujourd’hui.

 

Notre Code de déontologie nous offre les moyens de prendre position en faveur de ces personnes d’une vulnérabilité extrême

 

Nous devons reconnaître que les soins aux personnes hébergées exigent une grande expertise

La pratique infirmière en CHSLD est hautement complexe, entre autres en raison du portrait clinique préalable à l’admission : polymédication, polypathologies, difficulté de communication, troubles cognitifs, difficulté de mobilité, pour ne nommer que ces cas. Les soins proposés à une personne hébergée exigent le développement de compétences spécifiques à cette clientèle et, idéalement, d’une certaine maturité professionnelle. Les infirmières doivent maintenir un plan de développement professionnel tout au long de leur pratique afin que celle-ci soit conforme et appuyée sur les données scientifiques les plus récentes.

C’est pourquoi les établissements de santé doivent procurer un soutien particulier aux infirmières novices et expérimentées afin de favoriser une démarche clinique tenant compte des particularités d’évaluation et d’intervention auprès de la personne hébergée et de sa famille. Dans les conditions d’exercice actuelles, les infirmières et infirmiers ne peuvent agir comme des professionnels de haut niveau. Un virage radical est attendu.

 

Les soins à offrir à une personne hébergée exigent le développement de compétences spécifiques à cette clientèle et, idéalement, d’une certaine maturité professionnelle. Les infirmières doivent maintenir un plan de développement professionnel tout au long de leur pratique afin que celle-ci soit conforme et appuyée sur les données scientifiques les plus récentes.

 

Des mesures inévitables : des ratios raisonnables et un niveau de formation adéquat

Les mesures à mettre en place sont connues. Les travaux de Duffield et al. (2011) ont démontré que des ratios moins élevés infirmière-résidents diminuent les cas d’infection urinaire, de pneumonie et d’arrêt cardiaque. Les durées de séjour et les taux de mortalité s’en trouvent aussi réduits. Cette étude établit aussi que plus le niveau de formation des infirmières est élevé, plus le taux de mortalité des patients diminue. De là l’importance d’une formation initiale adéquate et de la formation continue tout au long de la vie professionnelle.

Notre société est arrivée à un tournant. Après des années de prise de position en faveur d’une amélioration de l’offre de soins pour les personnes hébergées, l’OIIQ voit arriver une lueur d’espoir. Jusqu’à preuve du contraire, nous croyons que les futurs travaux menés par le Comité d’experts ministériel pour les soins en CHSLD, mis en œuvre par Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, permettront des avancées en offres de soins aux aînés. Nous avons confiance que tous ces experts réunis sauront faire une différence, d’autant plus que la Ministre a reconnu dernièrement l’importance des expertises infirmières en intégrant, dans ce comité, une infirmière experte en soins aux personnes âgées.

Qu’attend donc le Québec pour offrir à nos aînés ce qui leur est dû?


Références

Decker, F. H. (2008). «The relationship of nursing staff to the hospitalization of nursing home residents». Research in Nursing & Health, 31(3), 238-251. Repéré à https://doi.org/10.1002/nur.20249

Duffield, C., Diers, D., O’Brien-Pallas, L., Aisbett, C., Roche, M., King, M. et Aisbett, K. (2011). «Nursing staffing, nursing workload, the work environment and patient outcomes». Applied Nursing Research, 24(4), 244-255. Repéré à https://dx.doi.org/10.1016/j.apnr.2009.12.004

Kim, H., Harrington, C. et Greene, W. H. (2009). «Registered nurse staffing mix and quality of care in nursing homes: A longitudinal analysis». The Gerontologist, 49(1), 81-90. Repéré à https://doi.org/10.1093/geront/gnp014

Kim, H., Kovner, C., Harrington, C., Greene, W. et Mezey, M. (2009).

«A panel data analysis of the relationships of nursing home staffing levels and standards to regulatory deficiencies». Journals of Gerontology-Series B, 64(2), 269-278. Repéré à https://doi.org/10.1093/geronb/gbn019